REPORTAGE. La France redimensionne son dispositif au Sahel

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Il n’y a pas de retrait français du Mali. Certes, le président de la République a anticipé, le 10 juin 2021, la fin de l’opération Barkhane en tant qu’opération extérieure mais Emmanuel Macron a surtout annoncé une transformation profonde de notre présence militaire au Sahel.

Transformation donc. Mais le terme a trop souvent été supplanté par ceux de « réarticulation », « redéploiement », « désengagement » et même « retrait ». L’amalgame avec le piteux « retrait » américain d’Afghanistan a vite suscité des interrogations, des raccourcis, voire des accusations de lâchage. Certains des partenaires de la France au Sahel ont accusé le coup.

Lire aussi : Sahel : comment la force française Barkhane se redéploie au Mali

Ainsi, très officiellement, l’Organisation des nations unies juge que la redistribution des forces françaises est excellente puisqu’elle répond à la nouvelle cartographie de la menace terroriste sur le terrain malien. En réalité, dans les coulisses onusiennes, l’agacement domine. La France n’a pas estimé utile initialement de prévenir les Nations unies de ce redéploiement, explique un haut cadre de la Minusma, la force onusienne au Mali. Nous avons été très surpris, et nous avons rédigé en catastrophe de nombreux scénarios sur les dimensions éventuelles que pourraient prendre de ce retrait puisque c’est ce terme qui était utilisé. Donc il y a eu de la vexation et même un agacement plus perceptible de la part de certains contingents étrangers.

Les réactions maliennes ont, elles, été virulentes. À la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre, Choguel Maïga, a accusé la France d’abandonner et carré plein. Et il a ajouté que son pays allait chercher d’autres partenaires puisque la nouvelle situation née de la fin de Barkhane nous conduit à explorer les voies et les moyens pour mieux assurer la sécurité de manière autonome. Le nouveau régime malien s’est donc tourné vers les Russes. Il a d’abord été tenté de recourir aux services de la société militaire privée russe Wagner dont les mercenaires sont déjà déployés en République centrafricaine dans le camp gouvernemental. Les menaces françaises et estoniennes de se retirer de la mission Takuba, composée de détachements de forces spéciales européennes, ont gelé ce projet. Mais Choguel Maïga flirte toujours avec Moscou. Dans une récente interview accordée à l’agence russe RIA Novosti, il déclarait ainsi : Si on conclut un accord avec la Russie, la pratique montre qu’il s’agit d’un partenaire fiable. Et pan sur le nez de Paris !

Transformation

C’est sur ce fond d’incompréhension et de tensions que la force Barkhane se transforme. Sans, pour l’instant, réduire la voilure.

La première phase de cette transformation a toutefois porté sur un retrait : les garnisons françaises de Tessalit et de Kidal ont été évacuées et leurs bases transférées aux forces maliennes (FAMAs) ou aux Casques bleus. La base de Tombouctou sera à son tour évacuée et rétrocédée à la mi-décembre.

Un convoi logistique français. Composé de véhicules militaires et civils, celui-ci rassemblait 130 véhicules. © Ouest France

Cette manœuvre ne s’accompagne pas encore de réductions d’effectifs (Barkhane compte 5 200 militaires), les petites garnisons concernées étant redéployées plus au sud. Des renforts de métropole (400 soldats dont de nombreux logisticiens) ont même gagné le camp français de Gao, dans le nord-est du Mali.

Il s’agissait d’être en mesure d’accueillir tout le matériel de combat et de vie sorti de ces emprises, explique le colonel Marc, le patron du groupement tactique Logistique Dragon. La phase 1 s’articulait autour de la fermeture des sites, la récupération de l’équipement et le tri. La phase 2, à Gao, comporte un autre tri entre ce qui doit être détruit, ce qui peut être remis en condition et utilisé par Barkhane ou les FAMAs et ce qui sera rapatrié en métropole. D’où la création d’un hub de 55 000 m² pour stocker, décharger, trier et reconditionner les matériels. C’est le point de passage de la plupart des opérations de transformation, résume le colonel Thibault, le représentant local du général commandant Barkhane.

Le chantier du hub était à livrer pour le 15 novembre, explique le lieutenant Charles, le chef de la section de travaux dont les soldats ont charrié arbustes, pierraille et terre de 7 h à 11 h 30 et de 15 h à 18 h. Il fait 40°C très vite et la poussière est intense, poursuit cet officier du 19e régiment du génie.

photo le lieutenant charles (à gauche) et l'un des soldats du 19e régiment du génie qui ont préparé un hub de 55 000 m² pour accueillir tous les matériels retirés des bases françaises du nord mali.  ©  ouest-france

Le lieutenant Charles (à gauche) et l’un des soldats du 19e régiment du génie qui ont préparé un hub de 55 000 m² pour accueillir tous les matériels retirés des bases françaises du nord Mali. © Ouest-France

De tels travaux, ce n’est pas qu’à Gao, précise le capitaine Guillaume, qui commande la compagnie d’appui au déploiement. Effectivement, ses 120 hommes construisent des infrastructures nouvelles à Gao mais aussi à Ménaka plus au sud où la force Takuba montre en puissance. C’est le signe que Barkhane est là pour durer ! résume le colonel Marc.

Pas d’abandon

Barkhane est bien là pour durer. D’abord parce qu’il reste une mission antiterroriste à accomplir. L’arrivée sur le théâtre et le baptême du feu des nouveaux blindés multirôles Griffon témoignent d’un engagement encore plus solide et durable. Par ailleurs, le transfert au Niger du GTD3 (le groupement tactique Désert Salamandre) réduit certes les effectifs français au Mali mais pas au Sahel puisque cette unité (actuellement, le 501e régiment de chars de combat) va combattre au sud de la frontière malienne.

photo une patrouille française du gtd korrigan dans la ville de gao. on aperçoit à gauche un blindé griffon.  ©  ouest france

Une patrouille française du GTD Korrigan dans la ville de Gao. On aperçoit à gauche un blindé Griffon. © Ouest France

Ensuite, parce que nous n’abandonnons pas nos camarades maliens, comme le résumait un lieutenant français en quittant Tessalit.

Lire aussi : Mali. Le groupement tactique Korrigan va entrer dans la légende au Sahel

Effectivement, le soutien aux forces armées maliennes se poursuit. Dans le domaine de la formation par exemple : des GATA (guideurs aériens tactiques avancés, chargés du guidage des frappes par avion ou drone) sont formés à Gao. C’est le quatrième stage cette année. Ces GATA seront déployés dans les unités maliennes du nord et guideront nos Mirage et nos drones en cas de besoin de soutien air-sol, explique Gaël. Ce commandant de l’armée de l’Air et de l’Espace commande une équipe de six formateurs. Le lieutenant Jérémie, du 11e régiment d’artillerie de marine de la Lande d’Ouée (Ille-et-Vilaine), juché avec trois stagiaires en haut d’une tour, explique les procédures radio spécifiques au guidage. Le sergent-chef Daouda s’enthousiasme : Maintenant, on pourra diriger les frappes. C’est un grand changement, on pourra vaincre l’ennemi nous-mêmes et plus seulement grâce à la Barkhane.

À ce volet formation, s’ajoute celui du partenariat de combat. La coopération entre Takuba et les unités légères de reconnaissance et d’intervention maliennes porte autant sur la formation que l’accompagnement au combat. Par ailleurs, la zone d’intervention de Takuba ne se limite pas à la zone située entre Gao et la frontière nigérienne : Il nous est possible d’intervenir en soutien des FAMAs dans le nord même si Barkhane en est parti, précise le capitaine Julien qui commande le Task Group 1 franco-estonien.

photo dans l'un des hangars qui abrite les hélicoptères nh 90, les équipages et les équipes techniques maintiennent leur forme chaque soir, dès que la chaleur est plus supportable.  ©  ouest france

Dans l’un des hangars qui abrite les hélicoptères NH 90, les équipages et les équipes techniques maintiennent leur forme chaque soir, dès que la chaleur est plus supportable. © Ouest France

Même tonalité au groupement tactique Aérocombat (350 hommes et une vingtaine d’hélicoptères dont 100 soldats et trois Quinnat britanniques). Son chef, le colonel Alexandre met en avant le principe de réassurance : Il s’agit pour nous d’intervenir rapidement au profit des forces amies. Mes hélicoptères peuvent ainsi assurer des missions d’appui au sol, de ravitaillement et d’évacuation sanitaire au profit des FAMAs et des Casques bleus.

Crise de gouvernance

Les indices de cette volonté française de permanence ne manquent donc pas.

Toutefois, la transformation est bien en marche et l’étape suivante verra les effectifs de Barkhane certainement fondre de moitié. Une perspective difficilement imaginable tant la dégradation sécuritaire est indiscutable.

Or, rappelle Jean-Hervé Jezequel, directeur du projet Sahel à l’International Crisis Group (ICG), l’approche actuelle n’a pas permis de juguler la crise sécuritaire, qui continue de s’étendre dans de nouvelles zones. Pour lui, il s’agit moins de répondre à une crise d’insécurité qu’à une crise de gouvernance qui est à l’origine des problèmes du Sahel et qui génère une hostilité grandissante à l’égard des autorités nationales.

Un message bien perçu à Paris. Emmanuel Macron n’a-t-il pas aussi précisé, toujours le 10 juin, que la France ne peut pas se substituer au retour de l’État et des services de l’État, à la stabilité politique et au choix des États souverains ?

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