La magie s’efface : le déclin de l’art de la projection cinématographique
LOS ANGELES – L’expérience cinématographique, telle qu’on la connaît, est en mutation. Au-delà des blockbusters et des sièges inclinables, un art subtil et essentiel s’estompe : celui de la projection cinématographique traditionnelle. Un savoir-faire méticuleux, hérité de décennies d’expertise, est menacé par l’automatisation numérique et le manque de personnel qualifié.
Pendant six ans, Salvatore, projectionniste au New Beverly Cinema de Los Angeles, le cinéma emblématique de Quentin Tarantino, a été témoin de cette transition. Contrairement à la plupart des multiplexes, le New Beverly a conservé ses projecteurs 35mm et 16mm, une exigence du réalisateur, connu pour son amour du cinéma classique et sa volonté de préserver l’authenticité de la présentation des films.
“Monsieur Tarantino est un puriste,” explique Salvatore. “Chaque film est présenté sur pellicule, ce qui signifie qu’il faut une équipe de projectionnistes formés aux subtilités de la projection argentique.”
La projection sur pellicule est un art complexe. Chaque film nécessite un réglage précis : le choix de l’objectif adapté au format de l’image (1.35:1 ou 2.39:1 Cinemascope, par exemple), le contrôle de la mise au point, l’ajustement du volume sonore, et la gestion des bobines de 20 minutes qui doivent être changées en continu pour assurer une projection fluide. Un projectionniste expérimenté peut même identifier un problème de son ou de couleur simplement en observant la pellicule.
“On pourrait écrire un livre sur ce que je sais de la projection,” confie Salvatore. “Et je ne suis qu’un débutant comparé aux anciens.”
Le passage à la projection numérique, amorcé au début des années 2000 avec l’insistance de George Lucas pour projeter “Star Wars : Episode II – L’Attaque des Clones” en numérique, s’est accéléré en 2011. Si les projecteurs numériques offrent une image plus lumineuse et plus nette, ils ont également entraîné une perte de contrôle et de réactivité.
“Avec les projecteurs numériques automatisés, il n’y a plus personne pour corriger les problèmes en temps réel,” déplore Salvatore. “J’ai récemment vu un film en 3D où les lentilles étaient inversées, et personne n’a pris la peine de les rectifier. J’ai passé tout le film avec mes lunettes à l’envers.”
Ce manque de supervision et de compétences techniques se traduit par des erreurs de mise au point, des problèmes de volume sonore, et une dégradation générale de la qualité de la présentation. Selon une étude de l’Association des propriétaires de cinémas (National Association of Theatre Owners – NATO), le nombre de projectionnistes à temps plein a diminué de plus de 60% entre 2010 et 2023, coïncidant avec la généralisation de la projection numérique.
Le déclin de cet art a des implications culturelles importantes. La projection cinématographique n’est pas seulement une question de technique, c’est aussi une forme de conservation du patrimoine cinématographique. Les projectionnistes, en manipulant les pellicules, sont les gardiens de ces œuvres fragiles et précieuses.
Le New Beverly Cinema, avec son engagement envers la projection argentique, représente une exception. Le cinéma organise régulièrement des projections spéciales et des rétrospectives, offrant au public une expérience cinématographique authentique et immersive. Pour consulter le calendrier des projections, visitez https://thenewbev.com/schedule/.
L’avenir de la projection cinématographique est incertain. Mais la passion de quelques irréductibles, comme Salvatore et Quentin Tarantino, témoigne de la valeur de cet art en voie de disparition. Il est crucial de sensibiliser le public à l’importance d’une présentation soignée et de soutenir les cinémas qui s’engagent à préserver cet héritage. La magie du cinéma ne réside pas seulement dans les films eux-mêmes, mais aussi dans la manière dont ils sont présentés.
