Tension sur le pétrole : le détroit d’Ormuz au bord du point de rupture, avertit JPMorgan
Par Antoine Dubois, Chef de la section Économie
Les marchés pétroliers sont passés d’une phase de panique spéculative à une crise logistique potentiellement dévastatrice, selon une analyse récente de JPMorgan Chase. L’établissement financier avertit que la capacité de stockage dans la région du Golfe, bien moins flexible qu’on ne le pensait, pourrait être saturée bien plus rapidement que prévu en cas de blocage prolongé du détroit d’Ormuz.
JPMorgan, par le biais de sa responsable de la recherche sur les matières premières mondiales, Natasha Kaneva, a revu à la baisse ses estimations initiales. L’hypothèse d’un stockage régional interconnecté s’avère inexacte. Le système est fragmenté, composé de terminaux isolés et d’une logistique déficiente. Cette réalité change radicalement la donne. Au lieu d’une simple interruption des livraisons, la situation pourrait rapidement se transformer en une course contre la montre pour éviter des arrêts de production forcés.
Alors que l’on tablait sur une marge de 25 jours avant que les contraintes de stockage ne deviennent critiques, JPMorgan estime désormais que le point de bascule pourrait être atteint dès le 8ème jour d’une fermeture du détroit. À ce stade, environ 3,3 millions de barils par jour de production pourraient être coupés. Ce chiffre pourrait grimper à 3,8 millions de barils par jour au 15ème jour et atteindre près de 4,7 millions de barils par jour au 18ème jour. Ces chiffres ne concernent que la production de pétrole brut, excluant les produits raffinés.
L’impact immédiat se fait déjà sentir. Des sources indiquent que l’Irak a déjà réduit sa production d’environ 1,5 million de barils par jour sur plusieurs champs majeurs, dont Rumaila, West Qurna et Maysan. Même l’Arabie saoudite, disposant de capacités de stockage plus importantes, montre des signes de tension. La géographie joue un rôle crucial : un réservoir éloigné d’un terminal de chargement est aussi utile qu’un canot de sauvetage fixé à l’arrière d’un navire.
Le prix du pétrole, qui a récemment franchi la barre des 90 dollars le baril, reflète cette inquiétude croissante. Le marché ne se contente plus de prendre en compte un risque géopolitique, mais anticipe une véritable pénurie physique.
La situation est aggravée par le maintien d’un trafic maritime quasi nul dans le détroit d’Ormuz. Quelques navires fantômes, naviguant sans transpondeur, ne modifient pas la donne. Les espoirs d’une ouverture discrète pour les cargos chinois ou russes, bien que spéculés, ne peuvent être pris en compte tant qu’ils ne sont pas officialisés.
Une légère soupape de sécurité existe : l’Arabie saoudite a commencé à détourner des barils via l’oléoduc Est-Ouest vers la mer Rouge, contournant partiellement le détroit d’Ormuz. Cependant, cette solution ne peut remplacer la capacité du détroit et ne fait que gagner du temps.
Washington pourrait intervenir en fournissant des escortes navales et une assurance contre les risques de guerre, ce qui rétablirait la confiance des compagnies maritimes. Mais chaque jour de retard rapproche la région des plafonds de stockage et des arrêts de production qui en découlent.
La situation actuelle ne relève plus d’une simple alerte géopolitique. Le marché pétrolier est confronté à un sablier qui se vide plus vite que prévu. Le prix de 90 dollars le baril ne semble plus être un objectif lointain, mais plutôt le point de départ d’un marché beaucoup plus tendu. La menace d’un effondrement de la production dans le Golfe, auto-infligé par la saturation des stocks, est désormais bien réelle.
