Le conflit en Iran fait flamber les prix du pétrole et inquiète les banques centrales
Londres – Les prix du pétrole ont bondi jeudi, le Brent atteignant 84 dollars le baril, après que l’agence de presse iranienne Tasnim a confirmé que les forces iraniennes avaient frappé un pétrolier battant pavillon américain dans le golfe Persique. Cette escalade des tensions au Moyen-Orient alimente les craintes d’une perturbation de l’approvisionnement énergétique mondial, avec des répercussions déjà visibles sur les marchés financiers.
Depuis le début des frappes américano-israéliennes contre l’Iran samedi dernier, le prix du pétrole brut West Texas Intermediate (WTI) a augmenté de plus de 20%, passant de 72,50 dollars à 78 dollars le baril. Cette hausse, estimée à 11,50 dollars en six jours, ne relève pas d’une simple spéculation, mais reflète une prime de risque liée à une réelle compression de l’offre. Le détroit d’Ormuz est paralysé, le Qatar a déclaré le force majeure sur ses exportations de gaz naturel liquéfié (GNL), et la Chine a ordonné à ses plus grandes raffineries de suspendre immédiatement leurs exportations de diesel et d’essence.
Goldman Sachs a revu à la hausse ses prévisions pour le deuxième trimestre 2026, estimant désormais le Brent à 76 dollars le baril (contre 66 dollars précédemment) et le WTI à 71 dollars (contre 62 dollars). La banque américaine souligne des signaux contradictoires, avec un possible rétablissement progressif du trafic dans le détroit d’Ormuz, mais aussi des inquiétudes croissantes concernant des réductions de production. Elle prévoit que le Brent évoluera dans une fourchette de 80 dollars en mars, un seuil déjà dépassé, suggérant que son scénario de base pourrait être conservateur.
L’impact sur le marché européen du gaz est particulièrement préoccupant. La suspension des activités du Qatar dans ses installations de GNL et la déclaration de force majeure sur ses exportations de gaz mercredi, pourraient avoir des conséquences plus importantes que la hausse des prix du pétrole. Le Qatar, principal producteur de GNL du Golfe, est un fournisseur essentiel pour l’Europe, qui a reconstitué sa dépendance au GNL après la rupture des approvisionnements russes via l’Ukraine. La déclaration de force majeure libère le Qatar de ses obligations contractuelles, obligeant les fournisseurs européens à se tourner vers le marché au comptant, où les prix sont déjà en forte hausse. Des sources de Reuters indiquent qu’un retour à la normale de la production de GNL qatarie pourrait prendre au moins un mois, ce qui a entraîné une hausse de 2% des contrats à terme sur le gaz naturel européen jeudi.
Cette crise énergétique se distingue des chocs géopolitiques précédents par la superposition de plusieurs facteurs de perturbation de l’offre : paralysie du détroit d’Ormuz, force majeure du Qatar sur le GNL, suspension des exportations chinoises de diesel et d’essence, et fermeture temporaire de l’espace aérien azerbaïdjanais près de l’Iran suite à une attaque de drone. Chaque perturbation prise individuellement serait gérable, mais leur simultanéité crée une compression de l’offre difficilement compensable à court terme par les réserves stratégiques ou une baisse de la demande.
Les signaux concernant le détroit d’Ormuz sont contradictoires. Bloomberg, citant des sources militaires, a rapporté que l’Iran respecterait les conditions de navigation libre dans le détroit, ce qui constituerait un signal de désescalade majeur. Cependant, d’autres navires ont été signalés comme ayant été touchés par des drones, et les taux de fret sur les routes maritimes clés ont connu des "augmentations sans précédent", selon les analystes du secteur. L’aéroport international de Dubaï, le plus fréquenté au monde, a doublé le nombre de décollages mercredi par rapport à un niveau quasi nul, mais le trafic reste bien en dessous de la normale, avec des perturbations du transport aérien mondial attendues.
L’explosion des taux de fret est le verdict du marché sur le rapport de Bloomberg : si l’Iran était réellement engagé à respecter la navigation libre, les taux de fret seraient en baisse, et non en hausse. Les armateurs qui contournent le détroit d’Ormuz ajoutent des distances significatives, augmentant leur consommation de carburant et leurs coûts, ce qui se traduit par une inflation du commerce pour toutes les matières premières, les produits manufacturés et les produits énergétiques qui transitent normalement par le détroit. Environ 21 millions de barils de pétrole par jour – soit environ 21% de la consommation mondiale – transitent normalement par Ormuz. Une réduction de 20 à 30% du débit du détroit créerait un déficit mondial d’approvisionnement en pétrole que le Brent à 84 dollars ne compense que partiellement, en fonction de la durée de la perturbation.
La hausse des prix du pétrole pourrait également compliquer la tâche des banques centrales, notamment la Réserve fédérale américaine (Fed). Une hausse de plus de 10 dollars par baril pourrait inciter la Fed à ralentir ses baisses de taux d’intérêt, car l’inflation énergétique pourrait faire remonter l’indice des prix à la consommation (IPC) au-dessus de 2%. Cependant, l’arrivée potentielle de Kevin Warsh, ancien candidat de Donald Trump à la présidence de la Fed, pourrait changer la donne. Warsh estime que la théorie de l’inflation de la Fed est erronée et que les fluctuations modestes des prix du pétrole n’auraient pas d’impact significatif sur ses décisions de taux d’intérêt. Si Warsh prend la tête de la Fed en mai ou juin, il pourrait continuer à baisser les taux d’intérêt, même si le Brent reste à 84 dollars.
Le secteur aérien est particulièrement touché par la hausse des prix du pétrole et du kérosène. Wizz Air a annoncé un impact de 58 millions de dollars sur ses bénéfices, ce qui pourrait entraîner une révision à la baisse de ses prévisions annuelles. La compagnie aérienne a annoncé qu’elle réorienterait sa capacité vers les routes européennes afin de minimiser son exposition au Moyen-Orient. Les perturbations du transport aérien sont généralisées, avec la fermeture de la plupart des espaces aériens du Moyen-Orient, la fermeture temporaire de l’espace aérien azerbaïdjanais et le fonctionnement limité de l’aéroport international de Dubaï.
La Chine a ordonné à ses plus grandes raffineries de suspendre immédiatement leurs exportations de diesel et d’essence, ce qui constitue un choc de l’offre dans le sens inverse de ce que souhaitent les acheteurs de WTI. Cette décision indique que Pékin s’attend à une perturbation durable de l’approvisionnement en pétrole brut.
Le prix du Brent à 84 dollars ne reflète pas uniquement la perturbation de l’offre, mais aussi une prime de risque géopolitique qui tient compte de l’évaluation du marché concernant la durée du conflit et la probabilité d’une escalade. Cette prime se manifeste notamment par la hausse des obligations souveraines libanaises, qui ont atteint leurs plus hauts niveaux depuis six ans. Les investisseurs misent sur une amélioration des perspectives de gouvernance du Liban et une réduction du risque de conflit après la fin des hostilités actuelles.
