Le projet technologique multinational Pax Silica divise les cercles économiques philippins alors que le gouvernement cible New Clark City pour un pôle d’intelligence artificielle. Les critiques redoutent une surestimation des ressources et des pertes de souveraineté, tandis que les acteurs privés appellent à une participation stratégique pour maximiser les retombées locales.
Les enjeux économiques et la polarisation du débat public
L’adhésion des Philippines à l’initiative Pax Silica suscite des débats intenses dans le pays. Selon l’analyse de l’ancien gouverneur adjoint de la BSP Diwa C. Guinigundo, la question centrale consiste à déterminer si ce partenariat mondial peut stimuler l’industrialisation nationale sans compromettre les intérêts souverains de l’archipel, alors que le débat est devenu de plus en plus polarisé. L’ancien vice-gouverneur de la banque centrale a souligné que cette démarche signifie le transfert de technologie, la formation d’ingénieurs et de scientifiques philippins, le développement de fournisseurs, la recherche-développement, la mise à niveau des compétences, le soutien aux petites et moyennes entreprises locales et, à terme, la participation des Philippines aux segments à plus forte valeur ajoutée de la chaîne technologique. Autrement, le pays risquerait de reproduire le piège de la chaîne de valeur qu’il tente précisément d’éviter, selon l’ancien haut fonctionnaire de la Bangko Sentral ng Pilipinas.

D’un côté, certains voient dans ce cadre une occasion unique d’intégrer les sphères supérieures de l’économie technologique mondiale. D’un autre côté, des voix s’élèvent pour craindre que le pays ne devienne qu’un fournisseur tributaire de terres, de minéraux, d’énergie et d’eau au profit d’un projet géopolitique mené par les États-Unis. Comme l’explique un éditorial du Manila Times, l’initiative pourrait attirer entre 40 et 70 milliards de dollars d’investissements directs et générer de 130 000 à 190 000 emplois qualifiés, allant de l’ingénierie de pointe au développement de logiciels et aux métiers spécialisés, contribuant ainsi à enrayer la fuite des talents techniques philippins vers l’étranger. Par ailleurs, selon Norberto Gonzales, ancien secrétaire à la Défense nationale sous l’administration de l’ancienne présidente Gloria Macapagal-Arroyo, ce partenariat pourrait également soutenir la production de gadgets et de produits technologiques, comme il l’a souligné lors de sa visite à Cagayan de Oro City. L’ancien responsable de la défense a insisté sur l’importance de s’approprier ces technologies de pointe pour moderniser les capacités industrielles de l’archipel et développer une expertise nationale pérenne.
Les revendications des communautés autochtones face aux expropriations
Alors que la mise en place du pôle technologique se prépare, les populations locales expriment de vives inquiétudes quant à leur avenir. Les membres de la communauté autochtone des Aetas subissent déjà des menaces directes de déplacement. En juillet, la Bases Conversion and Development Authority (BCDA) a envoyé un courrier prévenant que le projet d’envergure pourrait affecter leurs terres occupées.

Qu’adviendra-t-il de nous ?
Les représentants des coalitions de la société civile ont rappelé que les projets de cette envergure nécessitent des processus rigoureux de consentement préalable, libre et éclairé en vertu de la loi sur les droits des peuples autochtones, plutôt que l’émission de notifications de relocalisation unilatérales. Les autorités et investisseurs étrangers ont ainsi été exhortés à adopter des modèles de cogestion ou des accords de partage de redevances garantissant que les communautés indigènes conservent leurs titres fonciers et bénéficient directement des revenus locatifs industriels. Les responsables de l’agence auraient indiqué aux résidents de quitter les lieux d’ici décembre pour s’installer à environ 16 kilomètres de leur foyer actuel, sans pour autant fournir de garanties claires concernant les infrastructures d’eau ou d’électricité.
L’intégration du secteur privé dans le corridor technologique
Face aux incertitudes entourant la planification gouvernementale, les grands acteurs industriels nationaux exigent d’être associés aux discussions en cours. Le président et directeur général de Globe Telecom, Carl Cruz, a insisté sur la nécessité pour les entreprises locales de faire valoir leurs compétences au sein de l’écosystème technologique, s’inscrivant dans la lignée des appels lancés par le président d’Ayala Corp., Jaime Augusto Zobel de Ayala, d’après les précisions de l’Inquirer. Le dirigeant de Globe Telecom a notamment souligné que les entreprises philippines apportent des savoir-faire variés et que la collaboration public-privé demeure essentielle pour identifier les domaines complémentaires à mesure que les opportunités se précisent.
Le projet gouvernemental prévoit un vaste corridor technologique réparti sur plusieurs sites stratégiques du pays, une proposition détaillée par le sous-secrétaire au Commerce Ceferino Rodolfo :

- Fabrication avancée prévue à New Clark City.
- Conception de circuits intégrés dans la région de Manille.
- Infrastructures de calcul et de cloud pour l’IA localisées à Batangas.
- Une passerelle de connectivité orientée vers le Pacifique à Aurora, des minéraux critiques à Mindanao et un pôle de fabrication de semi-conducteurs à Bulacan.
La direction de Globe Telecom a également réaffirmé que les opérateurs de télécommunications ont un rôle naturel à jouer dans le soutien aux infrastructures numériques indispensables telles que la fibre, la connectivité et les centres de données, tout en maintenant un dialogue soutenu avec le gouvernement, les entreprises et le milieu académique.
Les défis environnementaux et le positionnement stratégique régional
Les critiques environnementales demeurent un obstacle de taille pour les autorités et les promoteurs du projet. L’alimentation en énergie continue et les besoins massifs en eau des centres de données risquent d’exercer une pression intenable sur un réseau électrique national déjà fragile et sujet à des pénuries saisonnières. Pour répondre à ces préoccupations d’approvisionnement, des suggestions ont été émises pour exiger que les centres de données d’intelligence artificielle à haute densité construisent ou achètent des capacités d’énergie propre hors réseau, telles que des fermes solaires ou géothermiques dédiées, afin d’éviter toute concurrence avec les besoins des ménages et de l’agriculture. De plus, selon les observations publiées par Oxfam, les Philippines sont le pays le plus meurtrier en Asie pour les défenseurs de l’environnement et des terres depuis 2012, les activités minières étant liées à un tiers des homicides recensés dans une enquête de Global Witness menée en 2024, un contexte qui pèse lourdement sur l’acceptabilité sociale des nouvelles industries extractives.

Cependant, les partisans du projet soutiennent que cette alliance offre aux Philippines une opportunité historique de diversifier ses partenariats économiques en s’associant à un réseau mondial comprenant le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et le Royaume-Uni, renforçant ainsi son pouvoir de négociation indépendant. L’analyste Alvin Camba a ainsi souligné que l’archipel reste le pays d’Asie du Sud-Est le moins influencé par les capitaux chinois, ce qui confère aux acteurs locaux une marge de manœuvre unique pour se détacher des dépendances unilatérales, ainsi que le relate le journal The Star.
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