L’or perd de son éclat face à la crise au Moyen-Orient, une dynamique inattendue
Par Antoine Dubois, Chef de la section Économie
NEW YORK (AP) – L’or, traditionnellement considéré comme une valeur refuge en période de tensions géopolitiques, affiche une performance déconcertante depuis l’escalade du conflit au Moyen-Orient. Alors que le trafic dans le détroit d’Ormuz est sévèrement perturbé et que le prix du pétrole a dépassé les 100 dollars le baril, l’or a chuté de plus de 20% par rapport à son pic de janvier, enregistrant sa plus mauvaise semaine depuis plus de six ans. Une contradiction qui interroge les investisseurs et remet en question les fondamentaux du marché.
Le 28 février, l’attaque américaine et israélienne contre l’Iran a initialement provoqué un pic de l’or à 5 738 dollars l’once, une réaction classique face à l’incertitude. Mais cet élan n’a duré que quelques jours. Depuis, le marché a connu un retournement de situation, non pas parce que l’or a perdu son statut de valeur refuge, mais en raison d’une dynamique complexe liée aux taux d’intérêt et à l’inflation.
“La même guerre qui devrait soutenir l’or est en réalité en train de faire grimper les prix du pétrole, d’alimenter les anticipations d’inflation et de modifier les prévisions de politique monétaire de la Réserve fédérale”, explique une analyse récente. “En conséquence, le coût réel de détention d’un actif non rémunérateur, comme l’or, augmente.”
Au plus fort de la tension, le 29 janvier 2026, l’or avait atteint un sommet historique de 5 595 dollars l’once, avant de clôturer le mois à environ 4 894 dollars. Cette progression était soutenue par un dollar affaibli, des anticipations de multiples baisses de taux de la Fed, des afflux massifs dans les ETF nord-américains et des achats records des banques centrales, à hauteur d’environ 60 tonnes par mois. Un environnement propice à l’investissement dans l’or, perçu comme un rempart contre la dévaluation monétaire.
Or, la situation a radicalement changé. Les actifs sous gestion des ETF aurifères mondiaux ont doublé pour atteindre un record de 559 milliards de dollars à la fin de 2025, avec des avoirs physiques atteignant 4 025 tonnes. Cette position dominante, combinée à un contexte macroéconomique en mutation, a rendu le marché vulnérable à un retournement de situation.
Un marché suracheté et une réaction aux taux
Le 18 mars, la décision de la Réserve fédérale de maintenir ses taux d’intérêt inchangés et de revoir à la baisse ses prévisions de baisse de taux pour 2026 a agi comme un catalyseur. La Fed a revu ses projections de taux à 3,4% en fin d’année, réduisant ainsi le nombre de baisses de taux attendues de deux à une. Cette décision, combinée à la hausse des prix de l’énergie, a entraîné une augmentation des rendements obligataires, rendant l’or moins attractif.
Le rendement du Trésor américain à 10 ans a atteint 4,39% le 20 mars, son niveau le plus élevé depuis juillet 2025. Les rendements réels, qui tiennent compte de l’inflation, ont également augmenté, augmentant le coût d’opportunité de détenir un actif non rémunérateur comme l’or.
Les chiffres clés du 23 mars illustrent la situation : le prix au comptant de l’or se situe entre 4 297 et 4 300 dollars, en baisse de 23% par rapport à son sommet historique. L’indice de force relative (RSI) à 14 jours est en territoire de survente, indiquant une pression vendeuse importante.
Scénarios et perspectives
Les analystes identifient trois scénarios possibles :
- Scénario baissier (le plus probable) : Si les rendements à 10 ans restent au-dessus de 4,25%, si la Fed maintient sa position actuelle, si les perturbations dans le détroit d’Ormuz persistent et si l’inflation continue de progresser, l’or pourrait continuer à baisser, avec un support potentiel à 4 200 dollars, puis à 3 873 dollars.
- Scénario neutre : Une stabilisation des rendements entre 4,10% et 4,30%, une reprise partielle du trafic dans le détroit d’Ormuz et une inflation stable pourraient entraîner une consolidation de l’or entre 4 200 et 4 637 dollars.
- Scénario haussier (peu probable) : Une reprise rapide du trafic dans le détroit d’Ormuz, une forte baisse des rendements et une inflation maîtrisée pourraient permettre à l’or de se redresser vers 4 637 dollars, voire 4 937 dollars.
Les prochains indicateurs à surveiller sont le trafic dans le détroit d’Ormuz, les chiffres de l’inflation américaine en mars (publiés le 10 avril) et le niveau de support à 4 200 dollars, où se situe la moyenne mobile à 200 jours. La capacité de l’or à maintenir ce niveau sera déterminante pour l’avenir du marché.
La situation actuelle illustre la complexité des marchés financiers et la nécessité d’une analyse approfondie des facteurs macroéconomiques et géopolitiques. L’or, bien que traditionnellement considéré comme une valeur refuge, n’est pas à l’abri des fluctuations du marché et des changements de politique monétaire.
