Merz navigue entre l’apaisement et l’autonomie face à un Trump imprévisible
MUNICH – Le chancelier allemand Friedrich Merz a adopté une approche pragmatique et nuancée face à un potentiel second mandat de Donald Trump, cherchant à la fois à maintenir les liens avec les États-Unis et à accélérer l’autonomie stratégique de l’Europe. Cette stratégie, révélée lors de la récente Conférence de sécurité de Munich, contraste avec les postures plus conciliantes ou plus conflictuelles d’autres dirigeants européens.
Merz a, peu après son élection l’année dernière, estimé que l’ère de la Pax Americana était révolue, jugeant illusoire de s’accrocher aux garanties de sécurité américaines traditionnelles. Son approche se situe donc entre l’obsequiosité du chef de l’OTAN, Mark Rutte, qui a qualifié Trump de “papa” de l’Europe, et la fermeté du président français Emmanuel Macron, qui a déclaré préférer le respect aux intimidations, après la divulgation par Trump d’un message privé.
Le chancelier allemand a privilégié une politique de compromis avec Trump, notamment par le biais d’accords commerciaux, tout en s’efforçant de moderniser les forces armées allemandes, jugées obsolètes, et de renforcer la coopération européenne en matière de défense. L’objectif est de présenter l’Allemagne comme un leader d’une Europe capable de se défendre, mais sans précipiter les choses.
“Il joue la main qu’on lui a distribuée du mieux qu’il peut”, explique Thomas Kleine-Brockhoff, directeur du Conseil allemand des relations internationales. Il ne s’agit pas, selon lui, de reproduire le discours de rupture du Premier ministre canadien Mike Carney, qui avait dénoncé une “rupture” de l’ordre mondial occidental lors d’un discours à Davos. Merz se contente de formuler des désaccords avec Trump “en une seule phrase”.
Malgré cette prudence, Merz n’hésite pas à défendre les intérêts européens. Il a rappelé au parlement allemand que les démocraties européennes sont des “partenaires et des alliés, pas des subordonnés”, en réponse aux pressions exercées par Trump. Il a également averti les États-Unis contre les changements unilatéraux des accords commerciaux, notamment concernant le soutien allemand au Groenland.
L’approche de Merz est toutefois marquée par une certaine ambivalence. Il a par exemple exprimé une “complexité” dans l’évaluation juridique de l’intervention américaine au Venezuela, suscitant des critiques. Rafael Loss, du Conseil européen des relations internationales, parle de “dissonance cognitive”, soulignant la volonté de Merz de flatter Trump tout en renforçant la capacité de l’Europe à agir de manière indépendante.
Un aspect clé de cette stratégie est la recherche de garanties en matière de dissuasion nucléaire auprès de la France et du Royaume-Uni, les deux autres puissances nucléaires de l’OTAN. Merz a même ouvert la voie à une discussion sur un “bouclier nucléaire européen”, sans pour autant exclure les accords de partage nucléaire avec les États-Unis.
L’Allemagne a également augmenté ses dépenses militaires, visant à atteindre 5% du PIB, et a commandé des équipements auprès des États-Unis, notamment des avions de chasse F-35 et des missiles Tomahawk. Merz a soutenu la réforme du frein à l’endettement allemand, libérant un budget de 650 milliards d’euros pour la défense sur cinq ans.
Cette politique marque une rupture avec l’approche de son prédécesseur, Olaf Scholz, qui avait annoncé un “tournant historique” (Zeitenwende) en réponse à la menace russe en 2022. Merz a initié un second Zeitenwende, face à l’évolution de la politique américaine.
L’Allemagne reste fortement dépendante des États-Unis, avec la présence de 85 000 soldats américains sur son territoire. Cependant, Merz cherche à diversifier ses approvisionnements énergétiques et à réduire sa dépendance à l’égard des États-Unis en matière de technologies de surveillance et de renseignement, en investissant notamment dans des systèmes spatiaux.
Il pousse également l’Union européenne à diversifier ses marchés commerciaux, en négociant des accords de libre-échange avec le Mercosur et l’Inde.
Les défis restent nombreux. Les pressions économiques internes, la baisse de popularité de Merz et la réticence allemande à l’égard de l’augmentation des dépenses militaires constituent des obstacles importants. Les désaccords avec la France, notamment sur la politique d’achats publics et le Mercosur, compliquent également la tâche.
Enfin, certains craignent qu’une attitude trop conciliante envers Trump ne renforce les mouvements d’extrême droite en Allemagne. La stratégie de Merz, qui consiste à gérer Trump plutôt qu’à le confronter, pourrait avoir des conséquences imprévisibles.
Malgré ces difficultés, Merz semble déterminé à poursuivre sa voie, convaincu que l’avenir de l’Europe dépend de sa capacité à renforcer sa sécurité et sa compétitivité tout en maintenant l’unité entre ses alliés. L’Allemagne a fixé un objectif ambitieux : devenir la première armée conventionnelle d’Europe d’ici 2029.
