Le cinéma marocain à l’aube d’une nouvelle ère : Berlin, vitrine d’un essor créatif
Berlin, Allemagne – Le Festival International du Film de Berlin (EFM) est devenu le point de convergence d’une nouvelle vague cinématographique marocaine, témoignant d’une croissance générationnelle sans précédent pour l’industrie du film du pays. Longtemps prisée pour sa stabilité, ses infrastructures et ses paysages naturels, le Maroc s’affirme désormais comme un pôle de production et de création en pleine expansion, attirant les regards et les investissements internationaux.
L’essor actuel est en grande partie attribuable à l’introduction en 2018 d’un crédit d’impôt, plafonné à 30%, qui a stimulé les productions étrangères et encouragé les initiatives locales. Cette mesure, combinée au lancement des Atlas Workshops au Festival du Film de Marrakech, a créé une plateforme essentielle pour connecter les cinéastes émergents marocains avec des agents de vente et des partenaires de coproduction.
“Nous sommes un pays d’histoires”, souligne Mohammed Reda Benjelloun, directeur du Centre Cinématographique Marocain (CCM), l’organisme gouvernemental chargé de promouvoir et de soutenir l’industrie cinématographique nationale. “Mais le défi aujourd’hui est l’échelle. Il ne suffit plus qu’un, deux ou trois films par an voyagent à l’international ; nous avons besoin de cinq ou dix.”
Les résultats sont déjà visibles. En 2023, le documentaire hybride “La Mère de tous les mensonges” d’Asmae El Moudir a rencontré un succès critique international, propulsant le cinéma marocain sur la scène mondiale. Parallèlement, des productions étrangères de grande envergure, telles que “Sirāt” d’Oliver Laxe et “Oppenheimer” de Christopher Nolan, ont choisi les paysages marocains comme toile de fond, générant un impact économique significatif. Le CCM a soutenu 23 longs métrages étrangers en 2025 via le dispositif d’incitation, injectant plus de 165 millions de dollars dans l’économie locale.
Une production locale en plein essor
L’activité locale n’est pas en reste. Le nombre de films produits annuellement a grimpé en flèche, passant de seulement quatre au début des années 2000 à 54 en 2023. Cette dynamique est soutenue par un investissement croissant dans la formation et le développement des compétences, avec l’expansion des écoles de cinéma et des programmes de formation professionnelle.
Le CCM s’engage activement à promouvoir les talents marocains sur la scène internationale, en sélectionnant dix producteurs pour participer au Moroccan Producers Spotlight à Berlin. Parmi eux, Laila Marrakchi, dont le film “Strawberries”, primé aux Atlas Workshops, promet d’être l’un des événements cinématographiques de l’année.
Repenser le modèle de production
Cette transformation ne se limite pas à une augmentation du volume de production. Une nouvelle approche émerge, axée sur la création de partenariats internationaux et le développement de compétences spécialisées. La série policière “K-1”, conçue par Khadija Alami, illustre cette tendance. En adoptant le modèle du showrunner – une figure de proue responsable de la vision créative et de la gestion du projet – et en confiant la réalisation des épisodes à des réalisateurs de renom tels que Yasmine Benkiran, Nour-Eddine Lakhmari et Hicham Ayouch, “K-1” ambitionne de répondre aux standards internationaux tout en conservant une identité marocaine forte.
“C’est une nouvelle façon de travailler au Maroc, et je pense que cela va déclencher quelque chose”, affirme Alami, qui dirige également K-Films, une société de services de production.
Lamia Chraibi, productrice et cofondatrice de la fondation Tamayouz, souligne l’importance de raconter des histoires marocaines authentiques. “Nous ne pouvons pas simplement créer de petits projets isolés pour nous-mêmes. Si nous ne racontons pas nos propres histoires, les récits orientalistes persisteront.”
Investir dans l’avenir : la fondation Tamayouz
Fondée en 2018, la fondation Tamayouz joue un rôle crucial dans le développement de la prochaine génération de cinéastes marocains. Elle propose des formations, un soutien financier et un mentorat aux femmes souhaitant se lancer dans le cinéma, couvrant tous les aspects de la production, de la réalisation à la post-production. Plus de 100 cinéastes ont déjà bénéficié des programmes de Tamayouz, et plusieurs d’entre eux sont présents à Berlin pour présenter leurs projets.
Alaa Eddine Aljem, directeur de l’ESAV (École Supérieure des Arts Visuels) de Marrakech, cofondée par Martin Scorsese, incarne également cette nouvelle dynamique. L’ESAV, qui accueille environ 40 nouveaux étudiants chaque année, s’efforce de former des professionnels compétents et créatifs, capables de répondre aux besoins d’une industrie en pleine croissance.
“Aujourd’hui, l’ESAV fonctionne à environ la moitié de son potentiel”, explique Aljem. “Il y a encore de la place pour grandir, tant en termes de taille que de portée. Au cours des cinq prochaines années, l’objectif est un développement constant, en accord avec ce que les festivals, le CCM et les autres institutions font.”
Le Maroc est en train de se repositionner comme un partenaire créatif international, et non plus seulement comme un lieu de tournage. L’ambition est claire : internationaliser le processus de production tout en préservant l’authenticité des histoires marocaines. L’EFM de Berlin est le symbole de cette transformation, une vitrine pour un cinéma marocain en pleine effervescence, prêt à conquérir le monde.
