Les agriculteurs irlandais mobilisés face à un accord commercial controversé et à des enjeux de pouvoir
Athlone, Irlande – Les agriculteurs irlandais, soutenus par le gouvernement, ont remporté des victoires significatives ces derniers temps, mais une nouvelle vague de contestation secoue le secteur agricole. Au cœur des préoccupations : l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur, ainsi que des questions de transparence et de conflits d’intérêts au sein des institutions agricoles.
En décembre dernier, l’Irlande a obtenu le renouvellement de sa dérogation aux nitrates auprès de l’Union européenne, une mesure cruciale permettant à environ 7 000 agriculteurs irlandais de maintenir une densité d’élevage plus élevée que ce que permet la directive européenne sur les nitrates. Cette victoire est le fruit d’un lobbying intense mené par les politiciens et les organisations agricoles irlandaises.
Le mois dernier, le gouvernement irlandais a également affiché son opposition à l’accord commercial Mercosur lors d’un vote au sein de l’UE, bien que l’adoption finale du traité par les 27 États membres reste possible, potentiellement avec des conditions supplémentaires pour protéger les intérêts des agriculteurs.
Cependant, la tension monte. Depuis le 26 janvier, des membres de l’Irish Farmers’ Association (IFA) protestent devant le siège de Bord Bia, l’agence semi-publique de promotion des produits alimentaires irlandais, en raison d’un conflit d’intérêts impliquant son président, Larry Murrin. Sa société, Dawn Farms, importe du bœuf brésilien, ce que les agriculteurs considèrent comme une contradiction avec le rôle de Bord Bia.
L’IFA, un poids lourd du lobbying agricole
L’IFA, avec ses 72 000 membres, est la plus grande et la plus puissante organisation représentative des agriculteurs en Irlande. Elle dispose de ressources financières considérables, avec un revenu de 17,6 millions d’euros l’année dernière, dont 7,7 millions provenant des cotisations de ses membres. L’organisation a dépensé 16,8 millions d’euros en 2025, dont 6,2 millions pour les salaires.
Francie Gorman, président de l’IFA, perçoit un salaire annuel de 140 000 euros, réduit par les honoraires perçus en dehors de son mandat. Damian McDonald, directeur général, est le mieux rémunéré de l’organisation, avec plus de 260 000 euros par an, incluant les cotisations de retraite. L’IFA justifie le salaire de son directeur général en le comparant à celui du secrétaire général du Département de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Marine.
L’IFA maintient également un bureau permanent à Bruxelles, dédié à ses relations avec les institutions européennes, les politiciens et les fonctionnaires. En 2025, l’organisation y a dépensé 680 000 euros, soit 100 000 euros de plus qu’en 2024.
L’IFA dispose également d’un fonds de réserve spécial de plus de 14 millions d’euros, créé en 1985 pour faire face à des circonstances exceptionnelles. Elle a démontré sa capacité à mobiliser ses ressources et son soutien de base, comme lors de la récente opposition à l’accord Mercosur, où les membres ont contacté leurs députés pour maintenir la position du gouvernement.
Les autres acteurs du secteur
L’IFA n’est pas la seule voix du secteur agricole irlandais. L’Irish Creamery Milk Suppliers Association (ICMSA) représente environ 18 000 éleveurs laitiers et est particulièrement influente dans le domaine laitier. Ses 15 employés sont rémunérés à hauteur de 725 000 euros par an, et son président, Denis Drennan, perçoit un salaire d’environ 50 000 euros.
L’Irish Cattle & Sheep Farmers’ Association (ICSA), avec 10 000 membres, se concentre sur les intérêts des éleveurs de bovins et d’ovins. Macra, quant à elle, représente les jeunes agriculteurs et bénéficie du soutien de diverses sources, notamment le gouvernement, Bord Bia et des entreprises comme FBD, Glanbia et Kerry Group. Sa présidente, Josephine O’Neill, doit naviguer avec prudence en raison de cette diversité de soutiens.
Le lobbying au niveau européen
Au niveau européen, les intérêts des agriculteurs irlandais sont défendus par le biais de COPA-COGECA, l’organisation faîtière représentant plus de 22 millions d’agriculteurs à travers l’Europe. L’IFA et d’autres organisations irlandaises, comme l’Irish Co-operative Organisation Society (ICOS), utilisent leur présence à Bruxelles pour faciliter les rencontres entre les représentants agricoles irlandais et les responsables européens, et pour faire remonter les préoccupations du secteur aux décideurs politiques.
L’Irlande, bien que petite en termes de population (1% de la population de l’UE), dispose de 14 des 720 députés européens. Il est donc essentiel pour les agriculteurs irlandais de maintenir une présence active à Bruxelles pour faire entendre leur voix.
