"Kais Saeed a un discours qui répond aux jeunes"

Pour le sociologue tunisien Jihad Haj Salem, le président élu le dimanche 15 octobre a fait une "campagne différente", à la fois locale et associative.

Propos recueillis par Lilia Blaise Publié aujourd'hui à 13h00, mis à jour à 15h03

Temps de Lecture 3 min.

De jeunes femmes tunisiennes regardent le débat télévisé sur l'élection présidentielle sur une terrasse de café le 7 septembre 2019 à Tunis.
De jeunes femmes tunisiennes regardent le débat télévisé sur l'élection présidentielle sur une terrasse de café le 7 septembre 2019 à Tunis. FETHI BELAID / AFP

Neuf sur dix ont voté pour lui. Kaïs Saïed, nouveau président tunisien, dont la Haute Autorité Électorale Indépendante (ISIE) a confirmé lundi la victoire avec 72,71% des voix (contre 27,29% pour l'homme d'affaires Nabil Karoui) a été largement porté au pouvoir par le vote des jeunes.

Jihad Haj Salem, 28 ans, chercheur spécialisé dans la sociologie des jeunes, analyse pour Le monde afrique. Cet engouement pour le juriste classifié conservateur est à ses yeux le fruit de la nouvelle approche de la politique développée par Kaïs Saïed.

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Né à Douar Hicher, dans la banlieue ouest de Tunis, très engagé lors de la révolution de 2011, le chercheur a ensuite été témoin du désenchantement qui a suivi. Ses recherches portent sur les processus de marginalisation et de radicalisation qui affectent les jeunes, ainsi que sur leur politisation.

Pourquoi le nouveau président Kaïs Saïed a-t-il attiré autant de voix chez les jeunes?

Jihad Haj Salem La réponse réside d'abord dans la campagne qu'il a faite. Invisible pour l'élite politico-média, le candidat a immédiatement opté pour une campagne locale, associative. À partir de 2013 et 2014, Kaïs Saïed a commencé à visiter des clubs, des débats citoyens, de petits rassemblements de jeunes. C'est l'une des raisons pour lesquelles une partie du pays ne l'a pas vue venir. Ce n’est donc pas pour ne pas avoir fait campagne, mais pour avoir fait une campagne différente avec un discours qui réponde aux jeunes. Il a également déclaré lors du débat télévisé avec Nabil Karoui. "Je ne fais pas de promesses, il a dit. C'est aux jeunes de formuler leurs attentes et ils savent ce qu'ils veulent. Et il nous appartient de formuler politiquement et juridiquement ce que les jeunes demandent. "

Qu'est-ce qui, à votre avis, explique pourquoi la jeunesse est partie le chercher?

Efficacement et implicitement. Lors des élections, par exemple, vous avez créé un groupe Facebook créé par des partisans de Kaïs Saïed afin de garantir un service de covoiturage gratuit aux étudiants qui ne peuvent pas se permettre de retourner dans leur gouvernorat d'origine ou qui sont inscrits dans le registre des votes. ailleurs qu'à Tunis.

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Mais son projet de démocratie participative et de révolution juridique ne semble pas si facile à mettre en œuvre. Il lui faudra les deux tiers de l'Assemblée pour réformer la Constitution par exemple …

Le nouveau président a une approche paradoxale et c’est exactement ce qui peut fonctionner. Car même si son projet est révolutionnaire, Kaïs Saïed s'engage à préserver les institutions. Interrogé sur son attitude si le Parlement refusait ses propositions législatives, il a expliqué qu'il continuerait à proposer et non à dissoudre l'Assemblée. Son idée est de trouver des moyens légaux de pression sur les institutions à partir d'un travail collectif. Une façon de réécrire le rapport à la politique, d'inventer de nouvelles pratiques citoyennes, qui permettent aux marges tunisiennes de renouer des liens avec les institutions.

La jeunesse tunisienne s'est longtemps éloignée de la politique …

La distance qui sépare les jeunes des formes institutionnalisées de la politique et des affaires publiques n’est pas nouvelle. Il suffit de regarder leur implication dans la vie étudiante – avec l'élection de conseils scientifiques dans les universités – au fil du temps. Nous reculons parce que c’est la seule élection qui ait eu lieu librement, même sous Ben Ali, et l’université était le seul public à exprimer une tendance politique. L'union étudiante à gauche, l'UGET (Union générale des étudiants tunisiens), et celle de tendance islamiste, l'UGTE (Union générale tunisienne des étudiants), ont toujours contesté la première place. Toutefois, ces dernières années, ce sont principalement les travailleurs indépendants qui ont remporté les élections dans l’enseignement supérieur.

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Le microcosme étudiant a connu à son échelle le même phénomène que celui observé lors des élections municipales de 2018 avec la percée des listes indépendantes arrivant en première position avec 32,3% des voix. À l’université, on assiste à un déclin des syndicats au profit des clubs et associations indépendants, du même rendement des circuits traditionnels que lors des dernières élections.

Comment les jeunes vont-ils jouer un rôle avec ce nouveau président?

Je pense que le plus important est la dynamique qu’ils ont créée et qui a été exprimée lors de cette élection et les nouveaux espaces de discussion et de mobilisation qu’ils ont pu créer. L'idée est d'institutionnaliser ces nouveaux espaces, de casser les cadres d'interprétation traditionnelle de la politique dans ce pays. Les jeunes jouent un rôle en ce sens qu'ils participent maintenant à la transformation du champ politique au lieu d'être exclus, comme auparavant.

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