Le silence assourdissant face aux violences faites aux femmes : quand l’aide internationale s’effondre
Tegucigalpa, Honduras – Lisseth, qui préfère ne divulguer que son prénom par crainte de représailles sur les financements de son association, ne parvient pas à oublier le visage d’une jeune femme de 22 ans. En juin 2025, cette Hondurienne avait fui un partenaire violent pour trouver refuge dans un centre que Lisseth avait contribué à fonder. Mais le centre, comme tant d’autres à travers le monde, était au bord du gouffre, victime des coupes budgétaires drastiques de l’aide étrangère américaine. Il n’y avait tout simplement plus assez de ressources pour offrir un minimum de sécurité – ou même de nourriture – à toutes celles qui en avaient besoin.
"Elle me suppliait : ‘Laissez-moi dormir assise, ou donnez-moi juste un peu de nourriture par jour’. ‘Je ne peux pas y retourner’", se souvient Lisseth, la voix brisée.
Depuis trente ans, Lisseth se bat pour améliorer la vie des femmes honduriennes victimes de violence. Elle a cofondé certains des premiers refuges du pays et milité pour des changements législatifs. Mais cette dernière année a été marquée par une désintégration progressive de ses efforts, conséquence directe de la réduction de l’aide internationale. L’histoire de cette jeune femme est, pour elle, le symbole tragique de cette perte de financement.
La jeune femme, passionnée de peinture, rêvait d’une vie colorée, exprimée à travers les motifs géométriques complexes des mandalas. Un rêve désormais menacé.
Un problème mondial, exacerbé par les coupes budgétaires
L’histoire de Lisseth n’est pas isolée. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, une femme sur trois – plus de 700 millions de femmes – a subi, au cours de sa vie, des violences physiques ou sexuelles, que ce soit de la part de son partenaire ou d’une personne étrangère à sa relation. En 2024, les refuges de Lisseth avaient aidé plus de 400 femmes. Mais la capacité d’accueil est désormais compromise.
Les coupes budgétaires, initiées par la seconde administration Trump, ont eu un impact dévastateur sur les organisations qui luttent contre les violences faites aux femmes, particulièrement dans les pays à faible et moyen revenu. Une enquête mondiale menée par ONU Femmes en octobre 2025 a révélé que plus de 40% des organisations travaillant dans ce domaine ont dû réduire leurs services essentiels, voire fermer leurs portes, au cours de l’année écoulée.
"En réalité, cela signifie que de nombreuses femmes à travers le monde seront privées d’un refuge sûr, d’une assistance médicale ou d’une représentation juridique", déplore Kalliopi Mingeirou, responsable de la section Lutte contre les violences faites aux femmes à ONU Femmes. "C’est dévastateur."
Un rapport de la Women’s Refugee Commission a chiffré à plus de 400 millions de dollars les coupes dans l’aide étrangère américaine allouée aux programmes explicitement liés à la violence basée sur le genre. Ces programmes ont été particulièrement touchés par les politiques anti-DEI (Diversité, Équité et Inclusion) de l’administration, qui ont conduit à la suppression de toute référence au "genre" dans les initiatives gouvernementales. Or, la grande majorité des victimes de violences basées sur le genre sont des femmes et des filles.
Un sujet "radioactif"
L’engagement des États-Unis dans la lutte contre les violences faites aux femmes avait connu un regain d’intérêt sous les administrations précédentes, notamment grâce à l’implication d’Ivanka Trump. L’idée était alors que la lutte contre ces violences était essentielle pour s’attaquer aux causes profondes de la migration.
Mais cette dynamique a radicalement changé. Beatriz García Nice, analyste au Stimson Center, explique que la seconde administration Trump n’a jamais remis en question la violence faite aux femmes, mais a simplement supprimé toute référence au "genre" dans les politiques publiques.
"Ce qui était auparavant un sujet bipartisan est devenu un enjeu de gauche", déplore García Nice. "Ce n’est plus une question de droits humains, c’est devenu ‘radioactif’."
Diana Flórez, chercheuse à la Women’s Refugee Commission, confirme cette tendance : "Au début, je pensais que les États-Unis se retireraient et que d’autres acteurs prendraient le relais. Ce n’est pas le cas."
Interrogé par NPR, le Département d’État américain a affirmé continuer à fournir une assistance vitale aux femmes et aux enfants, tout en refusant de soutenir les "idéologies radicales" des programmes de l’ère Biden qui "nient la réalité biologique".
Un avenir incertain
Lisseth, elle, est pessimiste. Elle craint que la crise ne s’aggrave, avec de moins en moins de ressources disponibles pour aider les femmes en détresse. Elle se souvient de la jeune femme de 22 ans, contrainte de quitter le refuge faute de place. Elle a pu la placer dans un réseau de soutien via une église locale, mais ce n’est qu’une solution temporaire.
Le Honduras, selon García Nice, est un exemple révélateur de la situation que connaissent de nombreux pays. Nancy Glass, professeure à la Johns Hopkins School of Nursing, souligne la rapidité et le manque de préparation face aux coupes budgétaires américaines. Elle déplore également l’impact cumulatif des réductions de l’aide dans d’autres domaines, tels que la lutte contre le VIH/SIDA et la gestion des crises humanitaires.
"C’est catastrophique", affirme-t-elle.
Malgré tout, des organisations tentent de se réorganiser et de trouver des solutions durables, notamment en diversifiant leurs sources de financement et en explorant des partenariats avec des organisations confessionnelles. Mais l’avenir reste incertain, et le silence assourdissant face aux violences faites aux femmes risque de s’amplifier si l’aide internationale continue de s’effondrer.
