Les États-Unis sur le point de quitter l’OMS, une rupture financière et politique majeure
Genève/Washington – Un an après avoir annoncé son intention de se retirer de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), l’administration américaine semble déterminée à finaliser le divorce, malgré un différend majeur concernant les arriérés de cotisations s’élevant à 278 millions de dollars. Cette décision, initiée sous l’administration Trump et maintenue par l’actuelle, soulève des inquiétudes quant à l’impact sur la santé mondiale et la capacité des États-Unis à réagir efficacement aux futures pandémies.
L’annonce initiale, faite le jour de l’investiture de Joe Biden, avait été rapidement annulée par le nouveau président. Mais le retournement de situation est désormais confirmé, avec une date de retrait prévue pour le 22 janvier 2024, un an après la notification formelle à l’OMS.
Les griefs américains sont multiples : une gestion jugée déficiente de la pandémie de COVID-19, un manque de réformes structurelles et une influence politique excessive de certains États membres. “Le coût supporté par les contribuables américains et l’économie américaine après l’échec de l’OMS pendant la pandémie de Covid – et depuis – a été trop élevé”, a déclaré le Département d’État dans un communiqué à NPR.
Un retrait contesté, un droit réservé
Si la Constitution de l’OMS ne prévoit pas de clause de retrait, les États-Unis ont négocié une exception unique lors de leur adhésion en 1948. “Ils se sont réservé le droit, seul parmi les pays, de se retirer”, explique Steven Solomon, l’ancien responsable juridique de l’OMS. Cependant, cette faculté est conditionnée au paiement intégral des cotisations dues.
L’administration américaine refuse catégoriquement de régler ces arriérés. “Les États-Unis ne feront aucun paiement à l’OMS avant notre retrait”, a affirmé le Département d’État.
Cette attitude est vivement critiquée par les experts en santé publique. Lawrence Gostin, professeur de droit de la santé mondiale à l’Université de Georgetown, qualifie la situation de “divorce très public et très désordonné”. Il souligne que le refus de payer est “illégal”, mais reconnaît que l’absence de recours juridiques ou d’opposition du Congrès laisse le président libre d’agir.
Quelles conséquences pour la santé mondiale ?
Le départ des États-Unis pourrait affaiblir considérablement l’OMS, tant sur le plan financier que sur le plan de l’expertise. Les États-Unis sont traditionnellement un contributeur majeur à l’organisation et jouent un rôle crucial dans la surveillance des maladies infectieuses, notamment grâce aux données fournies par les Centers for Disease Control and Prevention (CDC).
“Nous n’aurons pas accès au Réseau de surveillance de la grippe de l’OMS, qui est essentiel au développement des vaccins – tant pour les vaccins saisonniers habituels que pour les futures souches pandémiques de grippe”, s’inquiète Gostin. “De même pour la surveillance de la rougeole. Nous ne pourrons pas arrêter la propagation des maladies infectieuses avant qu’elles n’atteignent nos frontières. Nous pourrions ne pas être informés des épidémies aussi rapidement que nous le devrions.”
Gavin Yamey, professeur de santé mondiale à l’Université Duke, dénonce une “tragédie” et souligne l’importance de la coopération internationale pour faire face aux menaces sanitaires transfrontalières.
L’OMS espère un revirement
Malgré la fermeté de la position américaine, l’OMS espère encore un revirement. “J’espère que les États-Unis reconsidéreront leur décision et rejoindront à nouveau”, a déclaré Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS, lors d’une récente conférence de presse. “Il ne s’agit pas d’argent. L’argent peut être ajusté. Il s’agit de coopération.”
Tedros a insisté sur le fait que la sécurité sanitaire mondiale est compromise par l’absence des États-Unis, qualifiant la situation de “perdant-perdant”.
La question du retrait américain sera discutée lors des prochaines réunions du Conseil exécutif de l’OMS en février et de l’Assemblée mondiale de la santé en mai. L’avenir de la coopération internationale en matière de santé publique est en jeu.
Un précédent dangereux ?
Le cas américain pourrait encourager d’autres pays à remettre en question l’autorité de l’OMS et à chercher à se soustraire à leurs obligations financières. Cela pourrait affaiblir l’organisation et compromettre sa capacité à répondre aux crises sanitaires mondiales.
Brett Schaefer, du conservateur American Enterprise Institute, estime que les États-Unis ont le droit souverain de quitter l’OMS, comparant la situation à une rupture amicale où l’on ne peut pas forcer quelqu’un à rester. Il suggère toutefois que les deux parties devraient maintenir un dialogue, même en l’absence d’adhésion formelle.
Cependant, le Département d’État a clairement indiqué qu’il n’y aurait pas de tentatives de rapprochement. “Les opinions de l’OMS ne contraignent pas ou n’ont pas d’impact sur les actions des États-Unis”, a-t-il déclaré. “Ces opinions insignifiantes ne servent qu’à générer des titres d’actualité tout aussi insignifiants pour les clics.”
Cette attitude inflexible laisse présager une rupture durable entre les États-Unis et l’OMS, avec des conséquences potentiellement graves pour la santé mondiale.
