Corée du Sud : l’ancien président Yoon Suk Yeol attend son verdict dans une affaire d’insurrection historique
SEOUL, Corée du Sud – La Corée du Sud retient son souffle à l’approche d’un verdict judiciaire aux conséquences majeures, qui sera rendu cette semaine. L’ancien président Yoon Suk Yeol est accusé d’insurrection, et les procureurs ont requis la peine de mort. L’affaire, qui a divisé le pays, pourrait redéfinir les limites du pouvoir présidentiel et la résilience de la démocratie sud-coréenne.
Le procès, qui se déroule dans la salle 417 du tribunal central de Séoul, est chargé d’histoire. C’est dans cette même salle qu’il y a trois décennies, le dictateur militaire Chun Doo-hwan fut condamné à mort. Bien que la sentence de Chun ait été réduite en appel puis graciée, le parallèle est frappant. Le procès de Yoon, qui sera diffusé en direct, a duré 14 mois, un délai considérablement plus court que les 17 ans nécessaires pour obtenir un verdict dans l’affaire Chun.
Selon le code pénal sud-coréen, l’accusation d’insurrection peut entraîner la peine de mort, la réclusion à perpétuité avec travaux forcés ou la réclusion à perpétuité sans travaux forcés. Bien que la Corée du Sud n’ait pas procédé à une exécution depuis 1997, une condamnation à mort équivaudrait en pratique à une exclusion permanente de la société, sans possibilité de libération conditionnelle.
L’affaire a plongé la Corée du Sud dans un état d’épuisement et de division. Plus de 27 personnes ont été inculpées dans le cadre de cette crise liée à la déclaration de loi martiale, une décision controversée prise par Yoon en décembre 2024. Des manifestations ont éclaté, et l’opinion publique est profondément divisée.
“La société est trop épuisée”, confie Dowon Kim, une employée de bureau de 32 ans à Séoul. “J’ai l’impression de gaspiller mon énergie à essayer de convaincre mes amis qui le soutiennent encore.”
L’histoire politique récente de la Corée du Sud est marquée par des remises en question du pouvoir exécutif. Deux présidents ont été destitués au cours de la dernière décennie, et beaucoup aspirent à tourner la page. “Ceux qui doivent être punis doivent l’être, et nous devons avancer”, déclare Kim.
L’affaire a également mis en lumière la polarisation croissante de la société sud-coréenne. Les manifestations massives qui avaient suivi la déclaration de loi martiale, notamment les protestations créatives impliquant des bâtons lumineux de K-pop, se sont estompées. Les rassemblements pro-Yoon, inspirés par le mouvement “MAGA” aux États-Unis, ont également perdu de leur ampleur. Un récent rassemblement, qui avait prévu d’attirer 2 300 participants, n’a rassemblé qu’une vingtaine de personnes. Le parti du pouvoir, le Parti du peuple, a subi un revers électoral, obtenant seulement 22 % des voix lors d’un récent sondage Gallup, contre 44 % pour le parti démocrate au pouvoir.
De la loi martiale à la destitution en 11 jours
Les procureurs accusent Yoon d’avoir déclaré la loi martiale le 3 décembre 2024 dans le but de paralyser le Parlement, d’arrêter ses opposants politiques et de prendre le contrôle de la commission électorale nationale. Yoon a justifié ses actions en invoquant la nécessité de lutter contre des “forces anti-État” et en dénonçant une prétendue fraude électorale.
Les procureurs affirment qu’il avait préparé son coup depuis plus d’un an, en plaçant des loyalistes à des postes clés dans l’armée. La déclaration de loi martiale, la première en 44 ans, a été perçue comme un retour en arrière vers l’ère autoritaire du passé.
La réaction a été immédiate. En quelques heures, 190 parlementaires ont franchi les cordons de sécurité militaire autour du Parlement pour adopter une résolution levant la loi martiale. Le Parlement a mis Yoon en accusation onze jours plus tard, et la Cour constitutionnelle l’a destitué quatre mois après. Trois procureurs spéciaux ont été nommés, et plus de 120 personnes ont été inculpées, dont l’ancien président, des ministres, des commandants militaires et des chefs du renseignement.
Des jugements préliminaires ont déjà été rendus dans des affaires connexes. Le 16 janvier, Yoon a été condamné à cinq ans de prison pour avoir entravé son propre arrestation. Quelques jours plus tard, l’ancien Premier ministre Han Duck-soo a été condamné à 23 ans de prison, une sentence qui a confirmé que les événements du 3 décembre constituaient une insurrection, qualifiée de “coup d’État” par le pouvoir élu, plus dangereux que les soulèvements traditionnels. Le 12 février, l’ancien ministre de l’Intérieur Lee Sang-min a été condamné à sept ans de prison pour son rôle dans l’insurrection, notamment pour avoir ordonné la coupure de l’électricité et de l’eau des médias.
Le verdict final, qui sera rendu par un panel de juges différent, déterminera si les actions de Yoon ont franchi le seuil pénal de l’insurrection.
“La fin de ce mouvement ne dépendra pas seulement du verdict, mais aussi de l’amélioration de la vie quotidienne des gens sous la présidence de Lee Jae Myung”, estime Sangchin Chun, professeur de sociologie à l’université Sogang. Lee, qui s’est concentré sur les questions économiques et sociales, jouit d’un taux d’approbation de 63 %.
Lors de sa dernière comparution devant le tribunal, Yoon a qualifié l’enquête de “complot politique”, a affirmé que la loi martiale avait “éclairé” les citoyens et n’a présenté aucune excuse. Il a même été aperçu en train de rire lorsque les procureurs ont requis la peine de mort. Les procureurs ont souligné son manque de remords comme un facteur aggravant.
Yoon est également confronté à d’autres poursuites judiciaires, dont six affaires pénales supplémentaires, dont deux liées à la crise de la loi martiale, notamment une accusation de trahison pour avoir prétendument ordonné des incursions de drones en Corée du Nord dans le but de provoquer un conflit qui justifierait un régime militaire.
Le verdict de cette semaine marquera l’aboutissement d’un processus de responsabilisation sans précédent dans l’histoire de la Corée du Sud. Il s’agira d’un test crucial pour les garde-fous démocratiques que les Sud-Coréens ont mis des décennies à construire. Pour beaucoup, il s’agit de se souvenir d’une époque autoritaire qu’ils pensaient avoir laissée derrière eux. La Corée du Sud attend de voir si ces garde-fous tiendront bon.
