Mort d’« El Mencho » : au-delà du baron de la drogue, l’importance insoupçonnée de sa femme dans le cartel de Jalisco
TAPALPA, Mexique – La mort de Nemesio Rubén Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », chef du puissant Cartel de Jalisco Nueva Generation (CJNG), lors d’une opération militaire le 22 février, a été initialement présentée comme un coup majeur porté au narcotrafic mexicain. Les images de combats à feu et de véhicules incendiés ont dominé les manchettes, alimentant les discours sur un possible affaiblissement du cartel. Pourtant, cette focalisation sur un seul homme occulte une réalité plus complexe : les cartels ne sont pas seulement des structures verticales basées sur la violence, mais aussi des réseaux financiers sophistiqués où les femmes jouent un rôle crucial, souvent sous-estimé.
Alors que l’attention se portait sur « El Mencho », incarnation d’une violence masculine brute, une autre figure, Rosalinda González Valencia, surnommée « La Jefa », émerge comme un pilier essentiel du CJNG. Son rôle ne se limitait pas à être l’épouse d’un baron de la drogue. Issue de la famille Valencia, historiquement liée au réseau Los Cuinis, elle était profondément ancrée dans les opérations financières du cartel.
Les autorités l’accusent d’avoir supervisé des dizaines d’entreprises, de biens immobiliers et de sociétés écrans utilisés pour blanchir l’argent du cartel. Arrêtée à plusieurs reprises, elle a été emprisonnée pendant cinq ans pour blanchiment d’argent avant d’être libérée l’année dernière. Elle opérait dans une zone grise où le capital criminel se fond dans l’économie légale. Si « El Mencho » représentait le visage violent du cartel, González incarnait son épine dorsale économique.
Cette situation met en lumière une tendance générale dans le crime organisé : l’importance des réseaux familiaux et du rôle des femmes dans la gestion financière. Dans ces systèmes, les épouses ne sont pas de simples appendices, mais des actrices stratégiques qui contribuent à maintenir les secrets et à assurer la loyauté au sein de l’organisation.
Le cas de González n’est pas isolé. En Italie, Rafaella D’Alterio a maintenu la cohésion opérationnelle et financière de son clan de la Camorra après la mort de son mari, non pas par la violence, mais par le contrôle administratif et la construction d’alliances.
La mort d’« El Mencho » révèle une contradiction fondamentale : la violence peut conquérir des territoires, mais la finance les gouverne. Selon un rapport du groupe de crise international, publié en 2023, la finance dans de nombreux cartels est profondément genrée.
Il est crucial de ne pas romantiser le rôle des femmes dans le crime organisé, ni de suggérer une quelconque forme d’émancipation par la criminalité. Cependant, il est tout aussi important de reconnaître que les femmes ne sont pas seulement des victimes ou des accessoires dans ces systèmes, mais qu’elles peuvent exercer un pouvoir réel, même si celui-ci est souvent dissimulé et exercé dans le cadre de hiérarchies masculines violentes.
En se concentrant uniquement sur les chefs masculins, les médias perpétuent une cécité quant au rôle des femmes dans les cartels. Ils assimilent pouvoir à violence et masculinité à contrôle, négligeant les dimensions économiques et relationnelles de l’autorité.
La durabilité des cartels réside davantage dans la gouvernance que dans la force brute. Cette gouvernance dépend de la gestion, de la surveillance financière, de la coordination logistique et des réseaux sociaux intégrés. Ces fonctions sont souvent féminisées, non pas en raison d’une aptitude naturelle des femmes, mais parce que les systèmes patriarcaux les allouent de manière à les rendre moins visibles et donc moins ciblées.
La mort d’« El Mencho » est donc à la fois une rupture et une révélation. Elle marque la fin d’une ère dominée par un chef charismatique, mais elle révèle également les limites de notre compréhension du crime organisé. Il est temps de regarder au-delà du spectacle de la violence masculine et de reconnaître l’importance des infrastructures économiques et relationnelles, souvent invisibles, qui soutiennent ces organisations criminelles. Le pouvoir ne réside pas seulement dans la main qui tient l’arme, mais aussi dans celle qui tient les cordons de la bourse.
