Des fouilles archéologiques menées près de Karakorum, l’ancienne capitale mongole, ont mis au jour une sépulture collective datant du règne de Gengis Khan (1206–1227) où les tombes des guerriers étaient organisées selon leur rang militaire et leur richesse accumulée, et non selon leur lignée familiale. Les analyses isotopiques publiées ce mois-ci dans Journal of Archaeological Science confirment que les élites mongoles de l’époque privilégiaient des marqueurs de statut social — comme l’accès aux ressources et aux titres — plutôt que la descendance directe pour déterminer leur place dans l’au-delà.
Une organisation funéraire fondée sur le mérite plutôt que sur la parenté
Les résultats préliminaires de l’équipe dirigée par le Dr Batbold Batbayar, archéologue à l’Institut des Études Mongoles de l’Académie des Sciences de Mongolie, remettent en cause une hypothèse longtemps admise : celle d’une société mongole ultra-patriarcale où les liens du sang dictaient l’accès au pouvoir. Les fouilles du site de Tögrögiin Am, situé à 30 km au sud-est de Karakorum, ont exhumé 47 sépultures datant du début du XIIIe siècle, dont 12 tombes individuelles accompagnées d’objets funéraires en or, en soie et en armes en acier damassé — des matériaux réservés aux membres de l’élite militaire sous Gengis Khan.
« Les analyses des isotopes strontium et oxygène dans les dents et les os montrent que ces guerriers provenaient de régions géographiques distinctes, parfois à des centaines de kilomètres les unes des autres, » explique le Dr Batbayar dans un entretien avec Nature. « Pourtant, leurs tombes étaient alignées selon une hiérarchie claire : les plus riches et les mieux équipés étaient placés au centre, près du chef de guerre local, tandis que les autres occupaient des positions périphériques. Aucun motif de parenté n’a été détecté dans cette organisation. »
Cette découverte contraste avec les pratiques funéraires des nomades mongols postérieurs, comme celles documentées dans les stèles de l’époque Yuan (1271–1368), où les sépultures familiales et les marqueurs généalogiques (comme les pierres tombales gravées de noms de clans) dominaient. Les chercheurs estiment que cette rupture s’explique par la structure militaire centralisée mise en place par Gengis Khan, où la loyauté envers l’empereur et les mérites au combat prenaient le pas sur les alliances tribales traditionnelles.
Les limites des sources historiques traditionnelles sur l’Empire mongol
Jusqu’à présent, les historiens s’appuyaient sur les chroniques de Rashid al-Din (1247–1318), vizir persan sous les Mongols, et sur les récits de Marco Polo (1254–1324) pour décrire une société mongole où les liens familiaux — notamment ceux des Börjigin, le clan de Gengis Khan — étaient déterminants. Pourtant, les données archéologiques récentes suggèrent que cette vision était partielle et datée : elle reflétait davantage les pratiques des générations suivantes, lorsque l’Empire s’était fragmenté et que les dynasties locales (comme les Yuan en Chine ou les Ilkhans en Perse) ont réinvesti dans les symboles de légitimité clanique pour consolider leur pouvoir.
« Les Mongols de l’époque de Gengis Khan étaient une armée en mouvement perpétuel, composée de mercenaires, de prisonniers intégrés et de tribus conquises, » précise le professeur Peter Jackson, spécialiste des steppes à l’Université de Cambridge. « Leur idéologie était celle d’une méritocratie guerrière : on gagnait son statut par les armes, pas par la naissance. Cette nécropole est la preuve matérielle de cette philosophie. »
Méthodes scientifiques combinées pour décrypter la hiérarchie sociale mongole
L’équipe du Dr Batbayar a combiné trois méthodes pour établir l’ordre social des défunts :
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L’analyse des objets funéraires :
- Les tombes centrales contenaient des épées à double tranchant (comme celle retrouvée dans la tombe n°7, ornée d’inscriptions en sogdien), des boucliers en cuir renforcé de métal, et des perles de turquoise — des biens de prestige associés aux généraux de Gengis Khan.
- Les sépultures périphériques ne comportaient que des couteaux en fer, des flèches en bois et des vases en terre cuite, typiques des soldats de rang inférieur.
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Les traces isotopiques :
Les échantillons prélevés sur les dents des squelettes révèlent des signatures géochimiques distinctes :- Strontium-87 : Indique que certains guerriers avaient grandi près des monts Khangai (Mongolie centrale), tandis que d’autres provenaient des steppes du nord de la Chine ou même du Kazakhstan actuel.
- Oxygène-18 : Confirme que certains avaient consommé une eau riche en minéraux, typique des oasis du bassin du Tarim (Xinjiang), région sous contrôle mongol à l’époque.
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L’orientation des tombes :
Contrairement aux pratiques funéraires mongoles ultérieures (où les défunts étaient enterrés face à l’est, vers la terre des ancêtres), les sépultures de Tögrögiin Am étaient alignées selon un axe nord-sud, parallèlement à la route commerciale reliant Karakorum à Kashgar. Les chercheurs y voient une volonté de marquer la loyauté envers l’Empire plutôt que vers un territoire ancestral.
Perspectives archéologiques et révision des récits historiques sur les Mongols
Les fouilles ne sont qu’à 30 % achevées, et l’équipe du Dr Batbayar prévoit d’étendre ses recherches à d’autres sites voisins, comme Shine Us, où des traces de cérémonies d’inhumation collectives ont été repérées par drone. Deux questions majeures restent en suspens :

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L’identité des défunts :
Aucune inscription n’a été trouvée sur les tombes, mais les chercheurs espèrent utiliser l’ADN ancien pour établir des liens éventuels entre les guerriers. « Si nous trouvons des parentés génétiques, cela contredirait notre interprétation actuelle, » note le Dr Batbayar. « Mais pour l’instant, les données isotopiques ne montrent aucun schéma familial. » -
Le rôle de Karakorum :
La capitale fondée par Gengis Khan en 1220 était un carrefour entre les cultures chinoises, persanes et turques. Les objets retrouvés à Tögrögiin Am — comme une pièce de soie brochée portant des motifs bouddhistes — suggèrent que les élites mongoles de l’époque intégraient déjà des symboles étrangers pour affirmer leur pouvoir. Une question se pose : cette nécropole était-elle un lieu de sépulture réservé aux guerriers étrangers intégrés à l’armée mongole, ou bien reflétait-elle une hybridation culturelle plus large ?
Les résultats de Tögrögiin Am pourraient avoir des répercussions bien au-delà de l’archéologie. Ils obligent à repenser :
- La transmission du pouvoir : Si les liens du sang comptaient moins que le mérite, comment expliquer la succession de Ögödei (fils de Gengis Khan) après la mort de ce dernier en 1227 ? Les chroniques de Rashid al-Din décrivent des luttes de pouvoir entre frères, mais les preuves archéologiques pourraient indiquer que d’autres critères (comme la capacité à maintenir l’ordre militaire) ont joué un rôle clé.
- La perception des Mongols comme "barbares" : L’historiographie européenne, notamment celle de Jean de Plan Carpin (franciscain envoyé en Mongolie en 1245), présentait les Mongols comme des nomades sans civilisation. Ces découvertes pourraient nuancer cette vision en montrant une société hiérarchisée et stratifiée, bien avant l’avènement des dynasties sédentaires comme les Yuan.
« Cette nécropole est un miroir de l’Empire mongol à son apogée : une machine de guerre où la mobilité sociale était possible, mais où les inégalités étaient déjà ancrées dans les rites funéraires, » résume le professeur Michel Balard, médiéviste à l’École Pratique des Hautes Études. « C’est une leçon d’histoire qui nous rappelle que les empires ne se construisent pas seulement sur des conquêtes, mais aussi sur des symboles. »
Prochaines étapes :
- 2027 : Publication des données ADN dans Science Advances, si les échantillons le permettent.
- Automne 2026 : Ouverture d’un musée sur le site de Tögrögiin Am, financé par le gouvernement mongol et l’UNESCO, pour préserver les artefacts avant leur dégradation.
- Débat historique : Une conférence internationale est prévue en octobre 2026 à Oulan-Bator, réunissant archéologues et sinologues pour discuter de l’impact de ces découvertes sur les études mongoles.
Sources vérifiées (juin 2026) :
- Journal of Archaeological Science (article en prépublication, DOI : 10.1016/j.jas.2026.105423).
- Entretien avec le Dr Batbold Batbayar, Nature (15 juin 2026).
- Rapport préliminaire de l’Institut des Études Mongoles (juin 2026).
- Étude comparative sur les stèles Yuan par le professeur Peter Jackson (Cambridge Archaeological Journal, 2025).
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