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Chine : la course à l’IA face aux États-Unis

La Chine redéfinit la course à l’intelligence artificielle, au-delà des modèles et vers l’application concrète

Guangzhou, Chine – Alors que les États-Unis se concentrent sur la quête d’une intelligence artificielle générale (AGI) de type “Manhattan Project”, la Chine adopte une approche plus pragmatique, axée sur l’intégration rapide de l’IA dans tous les aspects de la vie quotidienne et de l’économie. Cette stratégie, combinée à un écosystème technologique en pleine effervescence et à un soutien gouvernemental massif, positionne la Chine comme un acteur majeur, voire un leader, dans la course à l’IA.

L’ascension de la Chine dans le domaine de l’IA n’est pas sans controverse. He Xiaopeng, fondateur et PDG de XPeng, une entreprise chinoise spécialisée dans l’IA physique, a récemment fait sensation en démontrant son robot humanoïde IRON. La précision des mouvements du robot a suscité des accusations de fraude, certains internautes affirmant qu’il s’agissait d’un humain déguisé. Pour dissiper les doutes, He a ouvert en direct le robot, révélant un système mécanique complexe capable de s’adapter aux surfaces irrégulières. “Au début, cela m’a attristé”, a-t-il confié à TIME. “Mais ensuite, j’ai été fier.” [Voir la démonstration sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=YExd152QcDY]

Cette fierté est justifiée. L’industrie chinoise de l’IA, estimée entre 160 et 170 milliards de dollars en 2023, compte plus de 5 300 entreprises et domine le monde en matière de brevets d’IA générative, avec six fois plus d’enregistrements que les États-Unis.

Un rebond spectaculaire

Le réveil de la Chine dans le domaine de l’IA est d’autant plus remarquable qu’il a suivi une période d’inquiétude. L’émergence de ChatGPT fin 2022 avait alarmé les autorités chinoises. Cependant, en janvier 2023, la start-up DeepSeek a lancé R1, une plateforme d’IA générative comparable à ChatGPT, mais prétendant fonctionner avec une fraction des puces Nvidia haut de gamme. Bien que ces affirmations soient contestées, R1 a secoué les marchés et suscité l’inquiétude dans la Silicon Valley.

DeepSeek a déclenché une vague d’investissements dans l’IA en Chine, mettant en lumière six entreprises prometteuses surnommées les “Tigres de l’IA” : StepFun, Zhipu AI, Moonshot, Minimax, 01.AI et Baichuan. Ces entreprises bénéficient du soutien des villes et des régions chinoises, désireuses de voir émerger un champion national.

“Nous ne nous considérons pas comme des concurrents directs des autres Tigres”, explique Yan Junjie, PDG de Minimax, spécialisée dans la génération de vidéos par IA. “Notre véritable défi est de concurrencer les géants technologiques, tant chinois qu’internationaux.”

Des atouts spécifiques

Contrairement à la perception courante qui place les États-Unis en tête de la course à l’IA, la Chine dispose d’atouts considérables. Le pays bénéficie d’un vaste vivier d’ingénieurs et de diplômés en sciences, de coûts de production plus faibles et d’un modèle de développement dirigé par l’État.

Jensen Huang, PDG de Nvidia, souligne l’importance de ne pas sous-estimer la Chine. “L’idée que la Chine n’a pas d’industrie technologique est absurde”, a-t-il déclaré. “Pourquoi sous-estimer un pays aussi extraordinaire ?”

La stratégie chinoise diffère également de celle des États-Unis en matière de priorités. Alors que Washington se concentre sur l’AGI, la Chine privilégie la diffusion de l’IA dans la société. Robin Li, fondateur et PDG de Baidu, l’un des principaux acteurs de l’IA en Chine, explique : “Je ne me préoccupe pas beaucoup de l’AGI. Nous formons nos modèles pour résoudre des problèmes concrets. Nous ne cherchons pas à créer une IA super intelligente qui puisse tout faire pour tout le monde.”

L’initiative “IA+” et le plan quinquennal

En août dernier, Pékin a dévoilé l’initiative “IA+”, un plan ambitieux visant à “remodeler le paradigme de la production et de la vie humaines”, avec l’intégration de l’IA dans 90 % de l’économie chinoise d’ici 2030. Le dernier projet du 15e plan quinquennal de la Chine fixe des objectifs ambitieux pour parvenir à une innovation “indépendante et contrôlable” afin de moderniser l’économie et de réduire la dépendance technologique vis-à-vis des États-Unis.

Pour soutenir cette ambition, le gouvernement chinois a mis en place des mesures incitatives, notamment des allégements fiscaux importants pour les entreprises investissant dans la recherche et le développement de semi-conducteurs. Les entreprises peuvent désormais déduire 120 % de leurs dépenses de R&D de leur revenu imposable, et ce taux pourrait augmenter à 200 %.

Un écosystème en mutation

La Chine a longtemps compté sur l’acquisition et l’adaptation de technologies américaines. Cependant, une nouvelle génération d’entrepreneurs chinois, formés localement, émerge et innove rapidement. Liang, fondateur de DeepSeek, a souligné que le développement de son modèle V2 n’impliquait aucun retour d’experts de l’étranger. “Nous pouvons former nos propres talents”, a-t-il déclaré.

Cette transformation s’accompagne d’un soutien gouvernemental accru. Des entreprises comme Agibot, spécialisée dans la robotique humanoïde, bénéficient de locaux gratuits, d’avantages fiscaux et d’autres incitations dans des zones comme le district de Pudong à Shanghai. Agibot a livré 1 000 unités en 2024 et prévoit d’atteindre 10 000 unités cette année, avec l’objectif de devenir rentable et de développer ses activités à l’étranger.

Des défis et des tensions géopolitiques

L’ascension de la Chine dans le domaine de l’IA n’est pas sans défis. Le pays reste dépendant des États-Unis pour les puces haut de gamme, notamment celles de Nvidia. Les restrictions américaines à l’exportation de ces puces ont incité la Chine à investir massivement dans le développement de ses propres alternatives, comme la puce Ascend 910C de Huawei.

Les tensions géopolitiques, notamment la question de Taïwan, constituent également un facteur de risque. Taïwan est le principal fabricant mondial de semi-conducteurs, et une invasion chinoise de l’île pourrait avoir des conséquences désastreuses pour l’économie mondiale.

L’avenir de l’IA : une course à l’adoption

Alors que les États-Unis excellent dans le développement de modèles d’IA avancés, la Chine se concentre sur l’adoption et la diffusion de l’IA dans tous les secteurs de l’économie. Cette approche pragmatique pourrait s’avérer décisive dans la course à l’IA.

Jeffrey Ding, auteur de Technology and the Rise of Great Powers: How Diffusion Shapes Economic Competition, souligne que “la diffusion de l’IA est un marathon, pas un sprint”. La Chine, avec son vaste marché intérieur, sa main-d’œuvre qualifiée et son soutien gouvernemental, est bien positionnée pour gagner cette course.

L’avenir de l’IA ne se jouera pas seulement dans les laboratoires de recherche, mais aussi dans les usines, les hôpitaux, les villes et les foyers. La Chine, avec sa détermination à intégrer l’IA dans tous les aspects de la vie, est prête à relever ce défi.

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