Aux portes d’Internet | Opinion

0
39

Les frontières sont la frontière d’un territoire, l’endroit où il se termine. Et les frontières sont désormais aussi le territoire où nous sommes confinés. Il est totalement hors du monde qui nous entoure. Pour certains, son caractère domestique, routinier, qui a toujours tendance à être collecté, le confinement auquel le coronavirus nous a soumis (j’insiste beaucoup là-dessus, le fichu virus et rien d’autre n’est la cause de cette situation sans précédent) est comme un bénédiction. On découvre soudain un nouvel état. Un autre monde, celui dans lequel nous vivons, comme le dit un vers de Paul Éluard. Un endroit sans précédent dans notre propre maison. Le lieu de chaque jour, un jour nous semble un autre lieu; les livres que nous lisons, d’autres livres et les films que nous regardons, la vraie réalité, parce que celui qui nous entoure n’est plus. Ou il nous semble que non.

Je lis sans discernement maintenant, comme lorsque j’ai commencé à le faire très jeune dans la bibliothèque du centre de rééducation. À côté des livres que j’ai déjà lus, il y a ceux qui attendent que je les ouvre. En fait, j’ai encore beaucoup de livres à lire.

Internet et le moteur de recherche Google me semblent être les outils de connaissances les plus révolutionnaires jamais vus

Internet et le moteur de recherche Google me semblent être les outils de connaissances les plus révolutionnaires jamais vus. Ceux d’entre nous qui n’avaient pas d’encyclopédie à la maison en tant qu’enfants ou adolescents le savent assez bien. Ces jours-ci, j’ai constaté que chaque livre que je prends prend plus de temps à lire. C’est parce que je m’arrête à chaque problème, ville ou toute autre référence qui apparaît sur ses pages – cela m’arrive aussi lorsque je marche, lorsque je tombe sur le nom d’une rue que j’ignorais complètement. Je vais donner un exemple de ce que je dis. J’ai commencé à lire au début de l’accouchement Les vagabonds (Anagram), roman de l’écrivaine polonaise et lauréate du prix Nobel de littérature 2019 Olga Tokarczuk. À la page 138, l’auteur commente une très vieille coutume d’essayer de disséquer “tout ce qui était étrange, chaque manifestation de l’aberration du monde” dans les vitrines des magasins. Et il donne un exemple historique. Dans la cour viennoise de la fin du XVIIIe siècle, Joseph II pratique cette «aberration». Et au temps de François Ier, l’homme qui a perdu son pouvoir en Europe à Austerlitz au profit de Napoléon Bonaparte, l’un de ses courtisans préférés, Angelo Soliman, a été disséqué. Eh bien, grâce à mon séjour dans mes confins, abandonné à la culture enchanteresse de la digression et à la liberté de mouvement intellectuel que cet enfermement nous permet sans entrave, j’ai commencé à parcourir Internet jusqu’à ce que je trouve le malheureux Soliman. Je vais le résumer parce que l’histoire le mérite.

Soliman est né au Nigéria en 1721. Il venait très probablement du peuple Kanuri. Quand il était très jeune, il a été vendu en esclavage. Ils l’ont emmené à Marseille. Ce fait terrible était, malgré tout, son salut humain et spirituel. Une marquise de Messine s’est occupée de lui et de son éducation. Quelques années plus tard, sans grande considération sentimentale, la marquise sicilienne la remit au gouverneur de Sicile, le prince Johann Georg Christian de Lobkowitz. Ce prince fait de lui un soldat et un chambellan. Les hauts et les bas de la guerre et de la vie font que Soliman deviendra le précepteur du futur héritier de la couronne autrichienne Francis Joseph I. Cela se produit en 1773. Cinq ans plus tôt, il avait épousé Magdalena Kellerman, une jeune veuve de la lignée. Militaire français du Kellerman, futurs ducs de Valmy. Angelo Soliman était un homme cultivé. Il rejoint la loge maçonnique viennoise en 1781 et est nommé Grand Maître. Grâce à cette circonstance, Soliman entre en contact avec la fleur et la crème de la culture viennoise de son temps. Il se lie d’amitié avec le scientifique Ignaz von Born et grâce à cela il rencontre personnellement Mozart et Haydn. En 1772, sa fille Joséphine est née.

Je ne connais aucun roman ni film sur l’incroyable existence d’Angelo Soliman

Et maintenant vient le fait terrible de cette histoire. Il est décédé en 1796. Son corps a été disséqué et exposé au Musée d’histoire naturelle de Vienne, orné de plumes et d’un vêtement infâme qui couvrait à peine ses parties génitales (quelque chose de très similaire à ce qui est arrivé au Noir de Banyoles, une histoire, par ailleurs, qui traite d’une excellente expertise narrative Miquel Molina dans son livre Nature morte, vient d’être publié par Edhasa). Le cadavre disséqué de Soliman a été brûlé lors de la révolution de 1848 à Vienne. Olga Tokarczuk transcrit la lettre que la fille de Soliman a envoyée à François Ier lui demandant de lui rendre service en rendant le cadavre de son père afin qu’ils puissent l’enterrer avec la dignité que toute personne humaine mérite. Il n’a jamais eu de réponse. Je ne connais aucun roman ou film consacré à cette incroyable existence.

.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.