La pilule rose : un combat pour le désir féminin, entre science, tabous et enjeux financiers
WASHINGTON (AP) – Pendant des décennies, Barbara Gattuso a savouré une vie sexuelle épanouie avec son mari. Mais avec l’arrivée de la périménopause, son désir s’est évaporé, laissant derrière elle un vide émotionnel et relationnel. Son témoignage, au cœur du documentaire « The Pink Pill: Sex, Drugs & Who Has Control », révèle un combat bien plus large que personnel : celui pour la reconnaissance et le traitement du désir sexuel féminin.
L’histoire de Gattuso, qui a participé à un essai clinique en 2010 pour le flibansérine – surnommé la « Viagra féminine » – met en lumière les obstacles complexes rencontrés par les femmes cherchant une solution médicale à une baisse de libido. Initialement développé comme antidépresseur par le laboratoire allemand Boehringer Ingelheim, le flibansérine a montré un potentiel inattendu pour agir sur les neurotransmetteurs liés au plaisir sexuel.
« J’avais l’impression d’être une nouvelle femme », se souvient Gattuso dans des images d’archives de l’essai clinique, où elle apparaît revigorée et reconnectée à son mari. Mais ce regain d’espoir s’est heurté à une réalité faite de réglementations strictes, de stratégies commerciales agressives et de préjugés sexistes.
L’approbation par la Food and Drug Administration (FDA) américaine en 2015, sous le nom d’Addyi, a été loin d’être une victoire facile. Le médicament, destiné aux femmes pré-ménopausées souffrant de Hypoactive Sexual Desire Disorder (HSDD), s’est vu assorti d’une « boîte noire » – l’avertissement le plus sévère – en raison de ses effets secondaires potentiels, tels que vertiges, nausées et fatigue. Les médecins et les pharmaciens devaient suivre une formation spécifique pour le prescrire et le délivrer, et les patientes devaient s’engager à ne pas consommer d’alcool.
Cindy Eckert, une entrepreneure pharmaceutique, a racheté le flibansérine en 2011 après que Boehringer Ingelheim ait renoncé à obtenir l’approbation de la FDA. Elle a rebaptisé le médicament Addyi, s’inspirant d’un personnage de la série télévisée médicale « Grey’s Anatomy », et a mené les essais cliniques nécessaires pour obtenir l’autorisation de mise sur le marché.
Pourtant, le chemin a été semé d’embûches. La FDA a initialement rejeté Addyi, estimant que les effets secondaires l’emportaient sur les bénéfices. La question sous-jacente, selon le documentaire, était de savoir si le désir sexuel féminin méritait d’être traité médicalement avec un médicament présentant des risques potentiels.
« Il y avait une attitude très paternaliste », explique le Dr Anita Clayton, psychiatre à l’Université de Virginie et consultante pour Addyi, dans le film. Les données montrant une augmentation d’un seul « acte sexuel réussi » par mois étaient jugées insuffisantes, alors que les femmes souffrant de HSDD n’en avaient souvent qu’un ou deux par an.
Le documentaire dénonce un double standard flagrant. Alors que 26 médicaments sont approuvés pour la dysfonction sexuelle masculine, le traitement du désir féminin reste marginalisé et stigmatisé.
[Vidéo intégrée : Bande-annonce du documentaire "The Pink Pill" sur Paramount+ Canada : https://www.youtube-nocookie.com/embed/1BwevQXLu-U?wmode=opaque&feature=oembed]
La situation a été aggravée par la stratégie commerciale de Valeant, qui a racheté Sprout Pharmaceuticals, la société d’Eckert, pour un milliard de dollars en 2015. Valeant a plus que doublé le prix d’Addyi, le rendant inaccessible à de nombreuses femmes, avant de finalement l’abandonner en 2017.
Eckert a finalement racheté Addyi et l’a remis sur le marché. Cependant, les avertissements concernant les effets secondaires restent omniprésents, et le médicament est toujours confronté à une forte résistance.
« La question n’est pas de savoir si Addyi est parfait », souligne Aisling Chin-Yee, la réalisatrice du documentaire. « Il s’agit du droit des femmes à avoir le choix, à discuter de leur sexualité avec leur médecin et à trouver des solutions qui leur conviennent. »
Le documentaire met en évidence un manque criant de formation sur la santé sexuelle féminine dans les écoles de médecine. De nombreux médecins ne sont pas préparés à aborder les questions de libido et d’orgasme avec leurs patientes, perpétuant ainsi un cycle de silence et de stigmatisation.
L’histoire d’Addyi s’inscrit dans un contexte plus large de lutte pour les droits reproductifs et l’autonomie corporelle des femmes. Dans un monde où les droits des femmes sont de plus en plus menacés, le droit de jouir d’une vie sexuelle épanouie apparaît comme un enjeu fondamental.
« Que ce soit pour l’avortement ou l’orgasme, il n’y a rien de trivial ou d’insignifiant dans le choix », conclut Chin-Yee. « Le fait de pouvoir prendre des décisions concernant son propre corps est essentiel à la dignité et à l’épanouissement de toute femme. »
