Home NouvellesSyrie : la réhabilitation internationale et les défis internes

Syrie : la réhabilitation internationale et les défis internes

Syrie : Un ancien chef d’Al-Qaïda à la barre, entre réhabilitation internationale et tensions internes

Damas, Syrie – Un an après la chute du régime de Bachar al-Assad, la Syrie connaît une transformation radicale, menée par Ahmed al-Shara, un ancien commandant d’Al-Qaïda. Ce qui relevait de l’impensable il y a encore quelques années – la réhabilitation d’un ancien djihadiste et le retour de la Syrie sur la scène internationale – est devenu réalité. Al-Shara a non seulement renversé une dictature de plus d’un demi-siècle, mais a également réussi à obtenir la levée ou la suspension de nombreuses sanctions occidentales, des promesses d’investissements massifs et même l’adhésion à la coalition internationale contre l’État islamique (EI).

Pourtant, cette victoire diplomatique masque des difficultés profondes au sein du pays. Les mêmes qualités qui ont permis à Hayat Tahrir al-Sham (HTS), l’organisation qu’il dirigeait, de prendre le contrôle de Damas en décembre 2024, compliquent aujourd’hui les efforts de reconstruction de l’État syrien. La discipline de fer, la priorité donnée à la survie plutôt qu’à l’idéologie et la capacité impitoyable à neutraliser les rivaux, qui ont forgé une force de combat efficace, se traduisent désormais par un système de gouvernance concentré entre les mains d’un cercle restreint d’anciens dirigeants de HTS, sans vision politique claire pour l’avenir de la Syrie.

Des tensions persistantes malgré les avancées

Les minorités religieuses et ethniques, ainsi que les membres de la majorité sunnite méfiants vis-à-vis de l’orientation idéologique du nouveau leadership, se sentent exclus des institutions politiques reconstruites. La situation est particulièrement tendue dans le nord-est du pays, où les forces gouvernementales syriennes ont pris le contrôle de territoires autrefois contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS) à majorité kurde. L’accord conclu la semaine dernière entre les FDS et le gouvernement, qui prévoit l’intégration du groupe dans les institutions étatiques, pourrait apaiser ces tensions, mais ce n’est qu’un début.

Un blocage de la transition politique pourrait replonger la Syrie dans un cycle de violence, compromettant les progrès réalisés en matière de soutien international. La seule voie vers une stabilité durable réside dans une véritable ouverture du système politique. Al-Shara, connu pour son pragmatisme, a déjà démontré sa capacité à s’adapter pour éviter les crises, notamment en guidant son mouvement loin du jihad mondial et vers une alliance stratégique avec des partenaires internationaux. Il avait également autorisé des réformes limitées en réponse aux protestations populaires dans la province d’Idlib, alors sous le contrôle de HTS, quelques mois avant la chute d’Assad.

Une réintégration internationale fulgurante

La rapidité avec laquelle la Syrie s’est réengagée sur la scène mondiale est remarquable. Lorsque HTS a pris le contrôle de Damas, le pays était un paria, soumis à des sanctions internationales en raison de la répression du régime d’Assad. HTS elle-même figurait sur la liste des organisations proscrites du Conseil de sécurité de l’ONU, et ses racines jihadistes rendaient les pays de la région réticents à coopérer.

En quelques mois, le nouveau gouvernement a rétabli des relations avec des pays autrefois hostiles, comme la Russie, obtenu des promesses d’aide à la reconstruction de la part des États du Golfe et persuadé les pays occidentaux de commencer à assouplir les sanctions. En novembre dernier, à l’instigation de Washington, le Conseil de sécurité de l’ONU a même radié Al-Shara et Anas Khattab, le ministre de l’Intérieur syrien, de la liste des sanctions, bien que HTS elle-même y figure encore, en raison des préoccupations de la Chine concernant la participation d’un groupe militant ouïghour dans la nouvelle armée syrienne. Le même mois, Al-Shara s’est rendu à la Maison Blanche et a engagé son gouvernement à coopérer avec la coalition internationale dirigée par les États-Unis contre l’EI.

Un équilibre délicat des relations internationales

Cette ouverture n’est pas le fruit du hasard. Les dirigeants syriens ont compris que la légitimité aux yeux des partenaires étrangers, et donc le soutien financier et les investissements dont la Syrie a désespérément besoin, dépendait de leur capacité à rassurer les capitales occidentales sur la capacité du gouvernement de Damas à répondre à leurs préoccupations. Le gouvernement a lancé une campagne de sensibilisation, offrant des engagements concrets sur des questions prioritaires : la lutte contre l’EI, le démantèlement des infrastructures d’armes chimiques, la prévention de l’activité des forces alignées sur l’Iran sur le territoire syrien et l’intégration de milliers de combattants étrangers dans l’armée nationale afin de réduire le risque qu’ils quittent la Syrie et représentent une menace pour la sécurité ailleurs.

La Syrie a également réussi à gérer habilement ses relations avec des acteurs régionaux complexes. Elle a préservé sa coopération avec la Russie, qui a soutenu le régime d’Assad pendant plus d’une décennie, et a réduit l’influence iranienne en démantelant les milices alignées sur Téhéran, en limitant l’accès du Corps des gardiens de la révolution islamique à l’infrastructure de sécurité syrienne et en coupant le lien terrestre entre l’Iran et son allié, le Hezbollah, au Liban, tout en évitant une confrontation directe avec Téhéran. Même face aux centaines de frappes aériennes israéliennes contre des cibles syriennes et à l’occupation de territoires au-delà du Golan, le leadership syrien a cherché à désamorcer la situation par le biais de négociations médiatisées par les États-Unis, plutôt que de recourir à la force.

Des défis internes majeurs

La transition politique aurait pu être beaucoup plus turbulente. HTS, bien que très cohésive, n’était qu’une partie d’une coalition victorieuse composée de dizaines de factions armées ayant une longue histoire de conflits sanglants. Al-Shara a réussi à prendre le pouvoir sans que ces factions ne se rebellent, un exploit non négligeable. Tous les groupes armés ont accepté son leadership et ont accepté d’être formellement dissous et intégrés dans une nouvelle armée nationale. Il a évité de politiser les négociations avec ces groupes, cooptant les commandants individuels en leur offrant des promotions militaires, sans promettre d’autonomie territoriale ou de représentation politique à aucune faction, les privant ainsi des moyens de contester le nouveau commandement militaire ou de faire des revendications politiques.

De manière inattendue, les nouvelles autorités n’ont pas imposé un programme islamiste radical, malgré leurs origines jihadistes. Elles se sont concentrées sur la reconstruction des institutions étatiques et la mise en œuvre d’un processus constitutionnel. Le gouvernement provisoire mis en place fin 2024 était composé en grande partie de dirigeants de HTS loyaux à Al-Shara, mais le gouvernement de transition nommé en mars était étonnamment diversifié. Le nouveau parlement, sélectionné par des comités nommés par Al-Shara, n’est pas dominé par HTS, mais comprend des professionnels, des technocrates, des figures d’autorité traditionnelles et quelques individus liés à des factions armées. (Les femmes restent sous-représentées, avec seulement six femmes parmi les 119 membres du parlement). Le cabinet de 23 membres, principal organe administratif du pays, n’est pas non plus dominé par HTS, bien que les membres les plus influents soient des partisans d’Al-Shara. Il comprend également des technocrates, des dirigeants de la société civile tels que Raed al-Saleh, le chef des Casques Blancs, et des figures respectées de la diaspora, notamment Hind Kabawat, une militante chrétienne. La présence de Kabawat au sein du cabinet est particulièrement frappante, car HTS n’autorisait pas la participation des femmes à la politique lorsqu’elle gouvernait Idlib avant la chute d’Assad.

Un pouvoir concentré et des inquiétudes persistantes

Sous cette apparence d’inclusivité se cache une réalité troublante : à mesure que les institutions politiques syriennes sont reconstruites, le pouvoir se concentre entre les mains d’un cercle restreint d’anciens dirigeants de HTS. L’influence des représentants d’autres groupes semble dépendre de la bienveillance du président et de ses conseillers les plus proches. Le gouvernement a également évité de donner au peuple syrien des moyens de représentation directe. Tous les partis politiques ont été dissous en janvier 2025, et aucune loi ou décision n’a été prise pour permettre la création de nouveaux partis. Les anciens membres de HTS fonctionnent de facto comme un parti au pouvoir non reconnu, occupant la présidence, dominant l’appareil de sécurité et les ministères clés, et exerçant même une influence informelle dans les nouvelles institutions. De nombreux Syriens craignent donc d’assister non pas à une transition vers un gouvernement inclusif et représentatif, mais à la consolidation d’un nouveau système autoritaire.

Les préoccupations des Syriens concernant la nature de l’État émergent sont exacerbées par la réponse brutale des forces gouvernementales à une série de problèmes de sécurité au cours de l’année écoulée, révélant des lacunes en matière de discipline et de commandement. Plus d’une décennie de guerre civile a laissé la Syrie avec un certain nombre de fractures sectaires et politiques qui ont périodiquement conduit à la violence. Le nouveau gouvernement central a tenté de maîtriser cette violence en intégrant des groupes armés disparates dans une seule armée, mais cette armée n’est pour l’instant qu’une entité nominale. Le gouvernement ne peut pas pleinement contrôler ses forces armées, l’établissement de la discipline dans une armée nouvellement formée étant intrinsèquement difficile, et le manque de ressources et les divisions sectaires ne facilitent pas la tâche.

L’importance d’une participation politique significative

En conséquence, lorsque les autorités ont déployé l’armée pour rétablir l’ordre, cela a souvent exacerbé les tensions. En mars, des forces gouvernementales envoyées pour opérer contre des insurgés pro-Assad sur la côte syrienne ont tué environ 1 400 civils alaouites. En juillet, une intervention tardive et mal gérée dans des affrontements entre des milices druzes et bédouines dans la région de Sweida, dans le sud de la Syrie, a été perçue comme un parti pris en faveur des Bédouins au détriment des Druzes. Des informations sur des abus sectaires commis par les forces gouvernementales ont poussé les dirigeants druzes, y compris ceux qui étaient auparavant modérés, à adopter des positions plus radicales en faveur de l’indépendance de la Syrie. Certains ont même fait appel à Israël pour obtenir une protection. Le gouvernement central a engagé des procès contre certains soldats impliqués dans les abus, mais il reste à voir si ces procédures aboutiront à une responsabilisation significative.

Les dirigeants syriens ont pris des mesures correctives, telles que l’augmentation de la formation et du recrutement et le déploiement d’unités instables loin des zones sensibles. La prise de contrôle des anciens territoires contrôlés par les FDS démontre que ces réformes renforcent la capacité de l’armée à contrôler le territoire sans que les civils n’en paient le prix. Cependant, les forces de l’État restent incapables d’assurer une protection de base à de nombreux Syriens. Les réseaux criminels et les groupes armés non étatiques sont toujours actifs dans de nombreuses régions du pays, tuant, kidnappant, extorquant et pillant en toute impunité. Les minorités sont particulièrement à risque, mais le danger est généralisé. Les forces de sécurité, quant à elles, sont surchargées de travail et sont souvent composées de personnes peu familières avec la région, ce qui les empêche de faire respecter l’autorité.

Ces échecs en matière de sécurité alimentent directement l’incertitude générale que ressentent de nombreux Syriens quant à la nature de l’État émergent. Les communautés à travers le pays, y compris les minorités et certains segments de la majorité sunnite, ne savent toujours pas dans quel type d’ordre politique elles sont censées s’intégrer. L’expérience les a rendus méfiants, et sans une vision claire de la manière dont le pouvoir sera réparti dans les nouvelles institutions étatiques, il y a peu de raisons de dissiper leurs inquiétudes. Chaque épisode de violence, chaque offense perçue des autorités centrales, chaque rumeur de favoritisme ne fait que renforcer les soupçons selon lesquels le nouveau gouvernement ne cherche qu’à consolider le contrôle au profit d’une minorité.

L’avenir de la Syrie : un choix crucial

La situation dans le nord-est de la Syrie, à majorité kurde, est particulièrement préoccupante. Les discussions sur l’intégration de la vaste force de combat des FDS, qui comprend une part importante d’unités entièrement féminines, dans l’armée et l’extension de l’autorité gouvernementale centrale dans les zones contrôlées par les FDS n’ont fait que peu de progrès pendant plus d’un an. Les dirigeants des FDS souhaitaient préserver une autonomie régionale significative et étaient réticents à se soumettre à un ordre politique dominé par une faction qu’ils considéraient comme potentiellement hostile et qui ne faisait face à aucune limite institutionnelle à son pouvoir. Le gouvernement a pris l’ascendant ces dernières semaines. Après que ses forces ont pris le contrôle de la plupart du territoire autrefois contrôlé par les FDS, le gouvernement a conclu un accord avec les FDS la semaine dernière qui définit la manière dont les FDS seront intégrées dans l’armée nationale et dont leurs dirigeants et institutions locales seront intégrés à l’État. Avec la reconnaissance par le gouvernement des droits culturels, linguistiques et de citoyenneté des Kurdes, ces mesures constituent des progrès bienvenus. Mais même celles-ci ne suffisent pas à répondre au type de système politique auquel les Kurdes syriens et d’autres groupes s’attendent.

Les défis auxquels Damas est confronté – les tensions communautaires et le manque de discipline dans le secteur de la sécurité – ne sont pas des problèmes qui peuvent être résolus isolément. Ce sont des symptômes d’une transition politique incomplète. Le nouveau gouvernement a élaboré une constitution et mis en place un parlement, mais il n’a pas convaincu les Syriens que les nouvelles institutions du pays permettront une participation significative, protégeront leurs intérêts et contrôleront l’exercice du pouvoir et l’utilisation de la force.

HTS a fait preuve de volonté de faire des concessions lors de son gouvernement à Idlib. Elle a autorisé une plus grande activité de la société civile, aidé les groupes religieux minoritaires à récupérer leurs terres et leurs maisons, et a même envisagé de mettre en place un parlement élu, bien que étroitement contrôlé, après une série d’arrestations et d’incidents de torture qui ont déclenché des protestations locales exigeant des comptes de la part des services de sécurité dominés par HTS. Cependant, ces concessions étaient principalement tactiques : elles visaient à désamorcer les troubles tout en préservant l’emprise de HTS sur le pouvoir, et non à partager ce pouvoir avec des adversaires politiques. Le même schéma se reproduit aujourd’hui. Al-Shara et ses alliés ont nommé à des postes importants des personnes qui n’appartenaient pas à HTS, mais ils n’ont fait aucune concession réelle aux forces politiques organisées. Ils n’ont pas créé de rôle pour les partis politiques, n’ont pas établi de feuille de route pour la répartition du pouvoir, ni offert de garanties aux communautés craignant la marginalisation ou la rétribution. Ils ont traité la transition comme un exercice technocratique, comme si tout ce qu’il fallait pour reconstruire un pays était de rassembler les spécialistes les plus compétents. Mais les dimensions politiques et sociales de cette tâche ne peuvent être ignorées. Le public doit adhérer au projet de construction de l’État. Pour que cela se produise, ses opinions doivent être intégrées de manière significative dans les décisions concernant l’avenir du pays.

Le leadership syrien reconnaît qu’il existe une demande de participation politique plus large. Il est préférable qu’il invite le reste de la société syrienne maintenant plutôt que plus tard. Après un an de gestion de crise et de recherche de soutien à l’étranger, il est temps de rendre le gouvernement syrien plus inclusif et institutionnalisé. Cela signifie élargir la prise de décision au-delà d’un cercle restreint d’anciens dirigeants de HTS. Cela signifie clarifier le rôle que divers groupes sociaux, partis politiques et anciens membres de HTS joueront dans le système politique. Cela signifie doter le nouveau parlement syrien de véritables prérogatives, plutôt que de limiter sa fonction à l’approbation des décisions exécutives. Et cela signifie non seulement prendre le contrôle des territoires autrefois détenus par les FDS, mais aussi intégrer pleinement les communautés kurdes dans les institutions politiques nationales sur un pied d’égalité avec les autres groupes.

Ces mesures seront difficiles, en particulier pour des dirigeants qui ont passé la dernière décennie à opérer dans un environnement où la dissidence politique se manifestait généralement par la violence armée et où le maintien d’un contrôle strict était essentiel à la survie. Mais maintenant, s’accrocher trop fermement au pouvoir pourrait coûter au gouvernement central sa légitimité intérieure, ce qui compromettrait à son tour la légitimité que Damas a si soigneusement cultivée à l’étranger. La stabilité future de la Syrie dépend de la capacité des Syriens de toutes les communautés diversifiées du pays à être convaincus que le nouvel État leur appartient véritablement. L’année à venir révélera si les dirigeants de Damas sont prêts et capables de présenter un argument convaincant. L’alternative est un État creux, reconnu internationalement mais contesté intérieurement, oscillant d’une crise à l’autre, une transition incomplète qui semerait les graines du prochain conflit syrien.

You may also like

Leave a Comment

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.