« Les Hauts de Hurlevent » : Quand l’adaptation cinématographique sacrifie la complexité d’un chef-d’œuvre
LONDRES – L’attente monte autour de la nouvelle adaptation cinématographique de « Les Hauts de Hurlevent », le roman emblématique d’Emily Brontë, avec Margot Robbie et Jacob Elordi dans les rôles principaux. Le film, prévu pour une sortie en salles le week-end de la Saint-Valentin 2026, se présente déjà comme « la plus grande histoire d’amour de tous les temps ». Pourtant, cette promesse romantique masque une tendance persistante : une simplification radicale de l’œuvre originale, qui en ignore les thèmes les plus sombres et les plus cruciaux.
Depuis sa publication en 1847, « Les Hauts de Hurlevent » a suscité des réactions passionnées. Les critiques victoriens, comme le souligne Sam Hirst, professeur de littérature anglaise à l’Université de Liverpool et formateur au Brontë Parsonage Museum, étaient souvent choqués par la violence et le réalisme brutal du roman. Un des premiers films adaptés du livre, un muet de 1920 aujourd’hui perdu, était même annoncé comme « l’histoire terrifiante de la haine d’Emily Brontë ».
Alors, comment en sommes-nous arrivés à une perception dominante du roman comme une simple histoire d’amour ? La réponse réside en grande partie dans l’adaptation cinématographique de 1939, avec Laurence Olivier et Merle Oberon. Ce film a délibérément coupé la seconde moitié du livre, minimisant la violence du personnage d’Heathcliff et accentuant l’aspect romantique de sa relation avec Cathy.
Cette tendance à privilégier la romance au détriment de la complexité psychologique et sociale du roman s’est perpétuée dans les adaptations suivantes, notamment les versions mexicaine de 1954, bollywoodienne de 1966, britannique de 1970, française de 1985 et de 2011. Toutes ont eu tendance à se concentrer sur la première partie du roman, celle qui met en scène la passion destructrice entre Cathy et Heathcliff, en négligeant les conséquences de leurs actes et les cycles de violence qui en découlent.
La bande-annonce du nouveau film d’Emerald Fennell, visible sur YouTube, poursuit cette tradition, promettant une histoire d’amour épique. La réalisatrice a même déclaré sur X (anciennement Twitter) qu’elle s’était davantage concentrée sur les émotions que le roman lui inspirait que sur une reproduction fidèle de l’intrigue.
Mais cette liberté créative a un prix. En supprimant la seconde moitié du roman, les adaptations cinématographiques perdent de vue l’un des thèmes les plus importants de l’œuvre : les cycles d’abus. « Les Hauts de Hurlevent » est une saga multigénérationnelle qui se déroule entre 1771 et 1802. Cathy meurt jeune, et Heathcliff consacre le reste de sa vie à une vengeance implacable, infligeant des souffrances à tous ceux qui l’entourent, y compris son propre fils et les enfants de ses ennemis.
Comme l’explique Murray Tremellen, conservateur au Brontë Parsonage Museum, en omettant la seconde génération de personnages, on perd la compréhension de la violence qui se répète. Heathcliff, lui-même victime d’abus durant son enfance, perpétue ce cycle en maltraitant à son tour ceux qui l’entourent. Il exploite financièrement et émotionnellement les autres, les réduisant à l’état de serviteurs et les utilisant comme pions dans son jeu de vengeance.
Claire O’Callaghan, chargée de cours en anglais à l’Université de Loughborough et auteure de « Emily Brontë Reappraised », souligne que le comportement d’Heathcliff, même motivé par la perte de Cathy, est loin d’être romantique. Il enlève la fille de Cathy, la force à épouser son cousin et la manipule sans vergogne.
Les modifications apportées par le nouveau film ne s’arrêtent pas là. L’âge de Cathy a été modifié (Margot Robbie a 35 ans, alors que le personnage meurt avant ses 20 ans dans le roman), l’identité ethnique ambiguë de Heathcliff est ignorée (le roman utilise un terme péjoratif pour désigner les Roms) et les costumes et les décors sont anachroniques. De plus, le film réécrit l’histoire de la seconde génération, en supprimant l’existence des enfants de Cathy et d’Heathcliff.
Ces choix artistiques soulèvent une question fondamentale : peut-on réellement adapter « Les Hauts de Hurlevent » en un film romantique sans trahir l’essence même de l’œuvre ? La réponse semble être non. Comme le dit Sam Hirst, « on ne peut pas considérer cela comme une histoire d’amour si l’on représente honnêtement cette partie de l’histoire, car ce que son amour ressemble réellement, c’est un cauchemar toxique et horrible ».
En fin de compte, la nouvelle adaptation de « Les Hauts de Hurlevent » risque de perpétuer une interprétation simpliste et romancée d’un roman complexe et profondément troublant. En privilégiant le spectacle et la romance au détriment de la vérité psychologique et sociale, le film risque de passer à côté de l’un des messages les plus importants de l’œuvre de Brontë : la violence engendre la violence, et l’amour peut être une force destructrice.
