Home InternationalVendues en Irak : le cauchemar des travailleuses domestiques népalaises

Vendues en Irak : le cauchemar des travailleuses domestiques népalaises

Traite Humaine en Irak : Le Rêve Brisé des Travailleuses Népalaises

LALITPUR, NÉPAL – Le rêve de Maya Tamang de devenir riche s’est transformé en cauchemar à Bagdad. À 22 ans, son corps et son esprit portent les cicatrices d’une épreuve qui illustre un phénomène inquiétant : la traite de femmes népalaises vers l’Irak, où elles sont exploitées comme main-d’œuvre domestique.

Attirée en février 2023 par la promesse d’un emploi lucratif à Dubaï, Maya a quitté Katmandou avec un simple visa de visiteur. “J’étais excitée à l’idée de devenir riche”, confie-t-elle depuis un refuge pour survivantes. Mais à peine une semaine plus tard, elle a été emmenée de force en Irak. Son passeur l’avait “vendue” pour 6 000 dollars à un employeur irakien.

Son refus de céder aux avances sexuelles de son nouvel “propriétaire” lui a valu des passages à tabac répétés et des chocs électriques. Sous son t-shirt, des marques sur son ventre témoignent de la torture. Des examens médicaux au Népal révéleront plus tard une atrocité de plus : sept aiguilles insérées dans son corps.

Le cas de Maya n’est pas isolé. Des experts et des ONG confirment une augmentation du nombre de femmes népalaises, souvent peu qualifiées et confrontées à un chômage élevé dans leur pays, qui sont victimes de réseaux de traite les conduisant en Irak pour un travail forcé.

Un Système de Traite Bien Rodé

Les trafiquants exploitent les failles des politiques migratoires népalaises. La politique “Visa gratuit, billet gratuit”, mise en place en 2015 pour protéger les travailleurs migrants se dirigeant vers six pays du Golfe et la Malaisie, est détournée. Des recruteurs peu scrupuleux attirent les femmes avec la promesse d’un emploi légitime à Dubaï ou au Qatar, avant de confisquer leurs papiers et de les forcer à rejoindre l’Irak.

Cette destination n’est pas choisie au hasard. Le Népal a interdit à ses ressortissants de travailler en Irak depuis les exécutions de 12 travailleurs népalais en 2004, rendant toute présence officielle et protection consulaire quasi impossibles.

Les statistiques du Département de l’Immigration du Népal montrent une explosion du nombre de départs avec des visas de visiteur vers les pays du Golfe, passant de 20 184 en 2023 à 50 122 en 2024. Pour les experts, cette hausse est un indicateur direct de l’augmentation de la migration illégale vers l’Irak.

Une Crise Régionale Reconnue

Ce phénomène dépasse les frontières du Népal. L’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) est intervenue à plusieurs reprises pour rapatrier des travailleurs migrants bloqués en Irak, y compris des Népalais, mais aussi des ressortissants du Bangladesh, d’Inde et du Sri Lanka, souvent abandonnés sans papiers ni salaire après avoir été attirés par de fausses promesses iom.int. Dans certains cas, des travailleurs migrants pensant se rendre dans un pays du Golfe se sont retrouvés contre leur gré à Erbil, dans le nord de l’Irak, nécessitant une aide d’urgence de l’OIM iom.int.

Des universitaires qualifient cette exploitation de “violence structurelle”, un concept qui décrit comment les systèmes sociaux et économiques exposent les populations vulnérables à des souffrances évitables journals.openedition.org. Face à cela, des initiatives de prévention voient le jour, comme au Bangladesh voisin, où des brochures illustrées visent à sensibiliser les communautés aux tactiques des trafiquants migrantprotection.iom.int.

Au Népal même, des projets tentent depuis des années d’offrir des alternatives, comme celui lancé en 2010 avec le soutien du secteur privé pour aider les victimes de la traite à retrouver leur indépendance économique iom.int.

Le Piège de la Dette et la Quête de Secours

Pour les femmes piégées en Irak, le retour est un parcours semé d’embûches. Sanu Budha Magar, 32 ans, a quitté le Népal en avril 2024. Forcée de travailler plus de 20 heures par jour et craignant pour sa sécurité, elle a voulu rentrer. Mais son passeur lui a réclamé 6 000 dollars pour rupture de son contrat de deux ans.

Son mari a dû contracter un emprunt au pays pour payer une partie de la somme, la laissant “coincée dans le piège de la dette”. Comme beaucoup d’autres, elle est contrainte de continuer à travailler en Irak pour rembourser ses dettes avant de pouvoir espérer revoir sa famille.

Des organisations comme Foreign Employment Rescue Nepal se battent pour exfiltrer ces femmes. Indra Lal Gole, son président, affirme avoir secouru 200 femmes depuis 2017, mais plus de 500 autres attendent de l’aide. Le temps est un ennemi : huit femmes sur leur liste de sauvetage sont décédées en Irak, dont deux par suicide après des abus sexuels. “Le gouvernement est devenu un simple spectateur”, déplore-t-il.

Même celles qui, comme Santa Thapa, travaillent en Irak depuis plus de dix ans avec un bon salaire, ne sont pas à l’abri de l’exploitation. Pour chaque retour au Népal, elle a dû verser jusqu’à 1 800 dollars de pots-de-vin à son agent pour pouvoir franchir les aéroports.

Un Long Chemin vers la Guérison

Après 14 mois de calvaire, Maya Tamang a finalement pu rentrer au Népal, mais le traumatisme reste profond. Prise en charge par la Fondation Mukti à Lalitpur, elle souffre de trouble bipolaire et a fait plusieurs tentatives de suicide.

“Elle a subi un traumatisme émotionnel profond”, explique Bandhana Sharma, psychologue du refuge. La chirurgie a retiré les aiguilles de son corps, mais les blessures invisibles sont plus lentes à cicatriser.

“La blessure”, conclut la psychologue, “mettra du temps à guérir.”

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