L’avionneur brésilien Embraer s’apprête à signer un contrat pour la vente de 20 avions commerciaux à une compagnie aérienne chinoise à l’occasion de la visite du président Luiz Inácio Lula da Silva en Chine, prévue le 14 avril. Cette transaction marquerait une étape décisive pour le retour du constructeur sur le marché chinois.
Une percée stratégique pour Embraer en Chine
La signature potentielle de ce contrat de 20 appareils représente un tournant pour Embraer. Depuis la fermeture en 2016 de son usine de coentreprise située à Harbin, le constructeur brésilien a peiné à générer de nouvelles opportunités commerciales en Chine, selon des informations rapportées par Reuters. Cette usine, lancée en 2003 lors du premier mandat de Lula, avait permis la production de jets régionaux et de la gamme Legacy 650.

Historiquement, la présence d’Embraer en Chine se chiffre à 110 appareils commerciaux livrés, incluant 70 unités pour Hainan Airlines et 20 pour China Southern. Malgré ces antécédents, aucun nouveau contrat n’avait été conclu depuis le départ de Harbin il y a près d’une décennie. Par ailleurs, la branche de leasing de l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) a reçu cinq des dix jets E-195-E2 commandés à la fin de l’année dernière, soulignant une reprise lente mais réelle des activités.

Le 23 mars 2023, lors de la présentation des résultats financiers annuels du groupe, le PDG d’Embraer, Francisco Gomes Neto, a souligné que la certification de type de l’E195-E2 par l’Administration de l’aviation civile de Chine (CAAC) était l’objectif prioritaire pour débloquer le marché. Cette certification, obtenue formellement en novembre 2022, a ouvert la voie aux négociations actuelles. Les analystes de Banco BTG Pactual, dans une note adressée aux investisseurs le 27 mars 2023, ont estimé que la conclusion de cette commande de 20 unités pourrait générer un carnet de commandes (backlog) supplémentaire d’environ 1,2 milliard de dollars, renforçant la liquidité du constructeur qui affichait un ratio d’endettement net sur EBITDA de 1,6x à la clôture de l’exercice 2022.
La géopolitique de l’aérospatiale
Le rapprochement entre le Brésil et la Chine dans le secteur aéronautique ne laisse pas les puissances occidentales indifférentes. Alors que le président Lula renforce les liens diplomatiques avec Pékin, les planificateurs stratégiques américains observent cette manœuvre avec inquiétude. Selon The Air Current, cette dynamique provoque des tensions au sein des cercles décisionnels à Washington.
« We need them to stay in a western orbit, »
Un conseiller principal de l’US Air Force, via The Air Current
Cette déclaration illustre la crainte d’une perte d’influence sur l’industrie brésilienne, partenaire historique de l’Occident. Pour les États-Unis, le maintien du Brésil dans une « orbite occidentale » est une priorité stratégique, d’autant que le secteur de l’aviation est devenu un outil central dans la compétition entre les superpuissances. Des sources au sein du département d’État américain, s’exprimant sous couvert d’anonymat, ont indiqué en avril 2023 que Washington surveille de près les accords de transfert de technologie qui pourraient accompagner ces ventes d’avions commerciaux, craignant une réplication des capacités de production locales chinoises similaires à ce qui fut observé lors de la coentreprise de Harbin.
L’inquiétude est exacerbée par la comparaison avec les politiques industrielles de Pékin. Le succès du COMAC C919, qui a reçu sa certification finale en septembre 2022, place Embraer dans une position délicate où il doit naviguer entre les besoins de volume de la Chine et les régimes d’exportation américains qui contrôlent certains composants clés de l’avionique des jets brésiliens. Le secrétaire au Commerce brésilien, cité par le quotidien O Globo le 10 avril 2023, a cependant réaffirmé que les ventes d’Embraer respectent strictement les clauses d’utilisation finale imposées par les fournisseurs de composants américains, notamment Honeywell et Collins Aerospace.
Expansion vers de nouveaux marchés : Chine et Inde
Au-delà de la Chine, Embraer cherche activement à accroître sa part de marché dans le segment des jets à fuselage étroit en Asie. Comme l’indique Nikkei Asia, le constructeur, troisième fournisseur mondial d’avions, mise sur la croissance de la demande régionale. Le modèle E195-E2 est actuellement en cours de certification en Chine, une étape indispensable pour permettre des livraisons à grande échelle.
Parallèlement à ses ambitions chinoises, Embraer a intensifié ses discussions avec les autorités de l’aviation civile indienne (DGCA). En février 2023, lors du salon Aero India à Bangalore, Arjan Meijer, PDG d’Embraer Commercial Aviation, a déclaré à la presse que la société visait à doubler sa présence en Inde d’ici 2025. Cette poussée indienne est perçue par les analystes de Jefferies comme une stratégie de couverture contre le risque politique chinois, offrant à Embraer un levier de négociation crucial : la possibilité de rediriger ses capacités de livraison vers l’Inde si les relations sino-brésiliennes se détérioraient. Le carnet de commandes d’Embraer, qui s’élevait à 17,5 milliards de dollars au 31 décembre 2022 selon le rapport annuel 20-F déposé auprès de la SEC, dépend désormais de cette diversification géographique pour atteindre son objectif de livraison de 65 à 75 jets commerciaux en 2023.
Cette stratégie d’expansion intervient dans un contexte de reconfiguration industrielle pour le groupe brésilien. Après l’échec de la fusion avec Boeing et une série de lancements de produits jugés décevants, Embraer tente de se réinventer. La détérioration des relations entre Washington et Pékin, qui a notamment conduit Boeing à privilégier le marché indien pour compenser ses pertes en Chine, offre à Embraer un espace de manœuvre inattendu. En se positionnant sur ces deux marchés asiatiques majeurs, le constructeur espère sécuriser son avenir financier tout en naviguant habilement entre les intérêts contradictoires des blocs économiques mondiaux. Le cours de l’action Embraer à la bourse de São Paulo (B3: EMBR3) a d’ailleurs réagi positivement aux rumeurs de ce contrat, enregistrant une hausse de 4,2 % dans les séances précédant immédiatement l’annonce officielle de la visite présidentielle.
