L’épidémie d’Ebola causée par la souche rare Bundibugyo, qui frappe depuis deux semaines la République démocratique du Congo (RDC) et a déjà gagné l’Ouganda, a franchi un seuil critique ce 29 mai 2026, avec 906 cas suspects et 223 décès présumés en RDC seule. Alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lance un appel urgent à la détection précoce et à la mobilisation communautaire, la riposte sanitaire se heurte à des obstacles majeurs : conflits armés, méfiance locale et un système de santé déjà à bout de souffle dans l’est du pays.
Une épidémie sous-estimée, des chiffres qui s’envolent
Les données officielles, compilées par Xinhua pour l’OMS, révèlent une situation bien plus grave que les premiers bilans ne le suggéraient. Au 27 mai, la RDC recensait 1 077 cas suspects (dont 238 décès) et 121 cas confirmés (17 décès) dans les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, selon MesVaccins.net. L’Ouganda, pour sa part, a confirmé sept cas (dont un décès), tous liés à des voyageurs en provenance de RDC, sans preuve à ce stade de transmission communautaire. Mais ces chiffres, déjà alarmants, pourraient encore être sous-estimés : des chercheurs de l’Imperial College de Londres, cités par Radio France, estiment que la réalité pourrait être 2 à 5 fois plus élevée.

La souche Bundibugyo, moins médiatisée que le virus Ebola Soudan ou Zaïre, se distingue par une létalité variable entre 30% et 50% selon les épidémies passées, rappelle Anaïs Legand, responsable technique de l’OMS, dans une déclaration à Genève. “C’est une maladie que l’on contracte lorsqu’on prend soin de quelqu’un – de son mari, de son enfant ou de sa mère”, a-t-elle souligné, mettant en lumière le rôle central des soignants informels dans la transmission. Un détail crucial alors que les systèmes de santé locaux sont saturés et que les communautés, souvent sceptiques face à la maladie, rechignent à adopter les mesures barrières.
Vaccins et traitements : une course contre la montre
Face à cette urgence, l’OMS a identifié deux vaccins candidats à évaluer dès que des doses seront disponibles, selon Xinhua. Pour les traitements, trois molécules sont prioritaires : les anticorps monoclonaux MBP 134 et maftivimab, ainsi que l’antiviral remdesivir. À titre préventif, l’obeldesivir, un antiviral oral, est testé en étude clinique pour les contacts de cas confirmés. Pourtant, malgré ces avancées, la logistique reste un casse-tête. Les conflits armés dans l’est de la RDC, notamment dans la province de l’Ituri – épicentre de l’épidémie -, compliquent l’accès aux zones touchées. Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, en mission sur place ce 28 mai, a lancé un appel aux groupes armés pour un cessez-le-feu temporaire, indispensable pour permettre aux équipes médicales de travailler.
La situation est d’autant plus tendue que des incidents violents ont émaillé la réponse sanitaire. À Mongbwalu, une centaine de jeunes, “sceptiques face à la maladie”, ont attaqué un hôpital pour récupérer le corps d’un leader religieux mort d’Ebola, rapporte Radio France, citant Radio Okapi. Des tirs de sommation ont été nécessaires pour disperser la foule. Pire : des tentes d’isolement ont été incendiées à l’hôpital de Rwampara, et une dizaine de malades se sont enfuis de l’hôpital de Mungwalu, où ils restent introuvables. Ces actes, symptômes d’une défiance profonde envers les autorités, menacent de faire dérailler la riposte.
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L’ONU et le PAM en première ligne, mais les moyens manquent
Pour tenter de contenir la crise, l’ONU et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont intensifié leurs livraisons humanitaires. Depuis Kinshasa, des vols réguliers ravitaillent Bunia, capitale de l’Ituri, où 146 000 personnes bénéficient désormais d’une aide d’urgence, selon Radio France. Pourtant, l’aide alimentaire ne suffit pas : sans protection sociale, les familles touchées par Ebola ne peuvent appliquer les mesures sanitaires de base, comme l’isolement des malades ou la désinfection des foyers. “Il faut non seulement permettre à la population congolaise d’accéder aux soins, mais aussi de l’aide alimentaire, pour que les familles puissent appliquer les mesures de santé publique en toute sécurité”, souligne un rapport cité par Actualité.cd.

Sur le terrain, les efforts de sensibilisation se multiplient. À Bunia, les écoles ont installé des points de lavage des mains et interdit les sports de contact, comme en témoigne Thierry Lokuni Nembe, secrétaire général académique de l’ISP Bunia : “Nous avons mis des dispositifs de lavage dans toutes les entrées et devant chaque salle de classe. On a pris des mesures de distanciation, interdit les sports qui exigent le contact au corps à corps, et désinfecté toutes les salles.” Le ministre congolais de la Santé, Samuel Kamba, présent sur place ce 29 mai, a réitéré que “la riposte est en train de se mettre en place”, sans pour autant annoncer de fermeture d’écoles, une mesure qui aggraverait la crise sociale.
La solidarité internationale, un levier crucial
Tedros Adhanom Ghebreyesus a martelé un message clair lors de sa visite en RDC : “Pour lutter contre Ebola, il ne faut pas fermer les frontières, mais augmenter les ressources.” Un appel qui résonne comme un défi. Car si la RDC dispose de l’expertise pour gérer cette épidémie, elle manque cruellement de moyens financiers et logistiques. Les bailleurs internationaux, réunis à Kinshasa, doivent désormais passer des promesses aux actes. La question se pose aussi de la coordination avec l’Ouganda, où les sept cas confirmés pourraient signaler le début d’une transmission locale. Sans une réponse coordonnée, le risque est grand de voir l’épidémie s’étendre à d’autres pays de la région, comme l’a déjà fait le virus Ebola Soudan en 2018-2020.
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Pour l’instant, les autorités sanitaires insistent sur la faible probabilité d’infection pour les résidents de l’Union européenne (UE) ou de l’Espace économique européen (EEE), comme le précise MesVaccins.net, en s’appuyant sur les données de l’ECDC. Mais cette assurance ne doit pas masquer les défis à venir. La souche Bundibugyo, moins étudiée que ses cousines, pourrait réserver des surprises. Et sans une mobilisation immédiate, c’est toute la région des Grands Lacs qui pourrait être plongée dans une nouvelle crise sanitaire.
Que faire maintenant ? Trois scénarios pour les prochaines semaines
Alors que l’épidémie entre dans sa troisième semaine, trois scénarios se dessinent pour les jours à venir :
- Scénarios optimiste : Les vaccins candidats sont rapidement approuvés et distribués, tandis qu’un cessez-le-feu local permet aux équipes médicales d’atteindre les zones isolées. La transmission est maîtrisée d’ici fin juin.
- Scénario intermédiaire : La riposte sanitaire progresse, mais les conflits et la méfiance locale limitent son efficacité. L’épidémie s’étale sur plusieurs mois, avec des foyers résiduels dans l’Ituri.
- Scénario catastrophique : L’absence de coordination internationale, les violences et le manque de moyens entraînent une propagation incontrôlée. L’Ouganda et d’autres pays de la région sont touchés, nécessitant une intervention humanitaire massive.
Une chose est sûre : le temps presse. Comme le rappelait Anaïs Legand, “nous pouvons renforcer les soins intensifs optimisés et aider les communautés à reconnaître les symptômes à un stade précoce”. Mais pour que ces mots deviennent réalité, il faudra bien plus que des discours. Il faudra des fonds, des cessez-le-feu, et une confiance restaurée entre les populations et les autorités. Sans cela, l’Ebola Bundibugyo pourrait écrire une nouvelle page sombre dans l’histoire des épidémies africaines.
La balle est dans le camp des dirigeants congolais, des bailleurs internationaux et des communautés locales. Leur réaction dans les 30 prochains jours déterminera si cette épidémie restera un épisode localisé ou deviendra une crise régionale.
