Le télescope spatial Hubble, lancé en 1990 alors que Google n’existait pas encore et que les smartphones n’étaient qu’une lueur dans l’œil des ingénieurs, vient d’écrire une nouvelle page de son histoire. Après 36 ans en orbite, bien au-delà de sa durée de vie prévue de 15 ans, la NASA a réussi à le reconfigurer pour qu’il continue d’observer l’univers avec un seul gyroscope fonctionnel – une prouesse technique qui prolonge son existence jusqu’aux années 2030.
Le 14 juin 2024, Hubble est revenu en mode opérationnel scientifique dans une configuration inédite, utilisant un seul gyroscope parmi les trois restants. Une décision annoncée lors d’une conférence de presse le 4 juin 2024, après que le télescope ait basculé en mode sécurisé le 24 mai en raison de lectures défectueuses répétées d’un gyroscope. Patrick Crouse, alors directeur du projet Hubble, a expliqué que cette transition visait à préserver les deux gyroscopes restants en réserve, évitant ainsi une situation où Hubble devrait fonctionner avec un seul gyroscope en dernier recours.
Un télescope vieillissant, mais toujours révolutionnaire
Hubble a été lancé le 24 avril 1990 à bord de la navette spatiale Discovery (mission STS-31), une époque où Internet balbutiait, où les smartphones n’existaient pas et où les appareils photo numériques grand public n’étaient qu’une promesse lointaine. À l’époque, personne ne pouvait imaginer qu’il dominerait l’astronomie pendant près de quatre décennies. Aujourd’hui, à 36 ans, il reste l’un des instruments scientifiques les plus productifs jamais déployés, avec plus de 1,7 million d’observations à son actif selon la NASA.
Son succès tient en partie à sa conception modulaire, qui a permis cinq missions de maintenance en orbite, la dernière en mai 2009 (mission STS-125). À cette occasion, trois gyroscopes avaient été installés, remplaçant les six originaux. Aujourd’hui, il n’en reste que trois, mais la NASA a exploité une configuration de secours développée dans les années 2000 et testée en 2008 : le fonctionnement avec un seul gyroscope. Cette approche, bien que moins efficace, permet de maintenir Hubble en activité sans risque de panne totale.

Pourtant, cette solution n’est pas sans compromis. Le télescope met désormais plus de temps à pivoter vers une nouvelle cible, réduisant son efficacité opérationnelle d’environ 12 % selon Patrick Crouse. Une étude de 2016 du Space Telescope Science Institute estimait même une baisse de productivité scientifique de 20 à 25 %, en tenant compte des restrictions sur les types d’objets observables. Hubble ne peut plus suivre les objets aussi proches que l’orbite de Mars, éliminant ainsi des cibles comme Mercure, Vénus, la Lune ou même la Terre – une limitation qui n’affecte cependant qu’environ 1 % de ses observations historiques.
La corrosion, ennemi silencieux des gyroscopes
Le déclencheur de cette reconfiguration a été un problème technique précis : la corrosion liée au fluide utilisé à l’intérieur des gyroscopes pour détecter les rotations. Depuis six mois avant le 24 mai 2024, un gyroscope renvoyait des lectures de plus en plus erronées, forçant Hubble à entrer en mode sécurisé. La NASA a identifié la cause comme un phénomène de corrosion interne, un problème qui n’avait pas été anticipé lors de la conception initiale du télescope.

Cette découverte soulève une question cruciale : jusqu’où peut-on pousser un instrument conçu il y a près de 40 ans ? Hubble a déjà dépassé son espérance de vie de 15 ans de plus de deux décennies, et sa réingénierie actuelle pourrait le maintenir en service jusqu’aux années 2030. Mais à quel prix ? Les gyroscopes de secours, bien que fonctionnels, pourraient eux aussi être affectés par le même problème de corrosion. La NASA surveille de près leur état, mais sans possibilité de remplacement en orbite – le programme des navettes spatiales ayant pris fin en 2011.
Hubble et ses jumeaux : une génération d’observatoires en fin de cycle
Hubble n’est pas seul dans cette course contre la montre. Le télescope spatial James Webb, lancé en 2021, est souvent présenté comme son successeur. Pourtant, ces deux instruments ont des rôles complémentaires : Hubble excelle dans les observations en lumière visible et ultraviolette, là où Webb, avec son miroir segmenté de 6,5 mètres, domine l’infrarouge. Leur collaboration récente, comme pour l’observation détaillée de Saturne publiée en 2024, illustre cette complémentarité.
Mais Webb, lui aussi, n’est pas éternel. Son carburant pour les corrections orbitales est limité, et sa durée de vie opérationnelle pourrait être plus courte que celle de Hubble. Contrairement à ce dernier, Webb ne peut pas être entretenu en orbite. Cette différence fondamentale pose la question de la stratégie future de la NASA : faut-il miser sur des missions de longue durée comme Hubble, malgré leur vulnérabilité technique, ou privilégier des instruments plus modernes mais moins réparables ?
L’héritage scientifique : quand la technologie rencontre la poésie
Au-delà des défis techniques, Hubble reste un symbole de ce que l’humanité peut accomplir quand la science et l’ingénierie se rencontrent. Son image anniversaire de 2024, capturant le nuage de la nébuleuse Trifide avec des détails jamais vus auparavant, en est la preuve. Cette région de formation d’étoiles, située à environ 5 000 années-lumière dans la constellation du Sagittaire, montre des changements sur des échelles de temps humaines – une rareté en astronomie.

Hubble a révolutionné notre compréhension de l’univers : de la confirmation de l’accélération de l’expansion cosmique (prix Nobel 2011) à la découverte d’exoplanètes, en passant par des images iconiques comme les “piliers de la création” dans la nébuleuse de l’Aigle. Même en mode réduit, il continue de fournir des données inégalées. Par exemple, en 2024, Hubble a détecté pour la première fois l’inversion du spin d’un petit noyau cométaire – une observation qui aurait été impossible sans sa précision optique.
Pourtant, son avenir reste incertain. La NASA a estimé que Hubble pourrait continuer à fonctionner jusqu’aux années 2030, mais plusieurs facteurs pourraient accélérer sa fin : l’érosion progressive de ses instruments, l’impossibilité de le remplacer en orbite, ou même des décisions budgétaires. Son successeur logique, le télescope spatial LUVOIR (Large UV/Optical/IR Surveyor), n’est encore qu’un projet à l’étude.
Et après Hubble ? L’ère des télescopes “jetables”
La reconfiguration de Hubble pose une question plus large : celle de la durabilité des missions spatiales. À l’ère des télescopes comme Webb, conçus pour être irréparables, la NASA pourrait-elle abandonner l’approche “maintenable” de Hubble ? Les coûts et les risques des missions de service en orbite sont élevés, mais l’alternative – des instruments obsolètes après quelques années – pourrait limiter les découvertes scientifiques futures.
Une solution intermédiaire pourrait venir des télescopes robotisés ou des missions de longue durée comme Euclid, lancé en 2023 pour cartographier l’énergie noire. Mais rien ne remplacera Hubble dans son rôle de “machine à images” pour le grand public. Son héritage dépasse la science : il a inspiré des générations d’astronomes amateurs, de citoyens scientifiques, et même de simples rêveurs. Comme le souligne la NASA, son archive de 1,7 million d’observations reste une mine d’or pour les chercheurs du monde entier.
Alors que Hubble continue de scruter l’univers avec un seul gyroscope, une question persiste : combien de temps encore pourrons-nous compter sur lui ? Et surtout, que se passera-t-il le jour où ses derniers instruments cesseront de fonctionner ? Une chose est sûre : son histoire n’est pas terminée. Même affaibli, Hubble reste un témoignage vivant de l’audace humaine – et de notre capacité à repousser les limites, même quand la technologie semble nous abandonner.


