Le gouvernement fédéral allemand a vu ses projets d’intelligence artificielle plus que doubler en un an, dépassant les 212 applications selon des données récentes. Cette accélération, qui touche principalement les ministères de l’Économie et de l’Intérieur, s’accompagne de critiques sur l’absence d’une stratégie de mise en œuvre unifiée et d’une surveillance centralisée.
Répartition de l’usage de l’IA au sein des ministères allemands
L’intégration de l’intelligence artificielle au sein de l’administration fédérale allemande connaît une croissance fulgurante. Selon les informations rapportées par dbwv.de, le nombre de projets et d’applications actives au sein des ministères est passé d’environ 100 à plus de 212 en l’espace d’une seule année.
Cette montée en puissance n’est pas uniforme et se concentre massivement dans quatre départements clés, qui totalisent à eux seuls 70 % des initiatives du gouvernement.
Ministère
Nombre de projets d’IA
Économie et Climat (BMWK)
44
Intérieur (BMI)
40
Alimentation et Agriculture (BMEL)
35
Transport et Numérique (BMVI)
30
Le ministère de l’Économie et du Climat occupe la première place avec 44 projets. Ses services utilisent la technologie pour des tâches de bureau courantes, comme l’analyse de textes et la transcription, mais aussi pour des missions scientifiques spécialisées. Par exemple, l’Institut fédéral des géosciences et des ressources naturelles emploie l’IA pour l’examen des roches et l’analyse de photos de profils de sols.
Le ministère de l’Intérieur suit de près avec 40 initiatives. Ses applications visent principalement la sécurité publique, notamment l’évaluation de données vidéo pour la prévention des dangers dans les gares. Les services de police, comme le Bundeskriminalamt, testent actuellement l’IA pour la reconnaissance faciale et l’identification des empreintes papillaires. Parallèlement, le Bureau fédéral de la sécurité des technologies de l’information (BSI) déploie ces outils pour contrer les logiciels malveillants et les menaces informatiques pesant sur l’État.
Limites de la stratégie et besoins de recherche
Malgré cette expansion technologique, la structure de soutien de l’Allemagne fait l’objet de débats. Une analyse de l’OCDE, présentée sur le portail ki-strategie-deutschland.de, souligne que le pays doit encore renforcer ses capacités en matière de recherche, de puissance de calcul et de formation de la main-d’œuvre qualifiée.
L’Allemagne s’appuie sur une stratégie nationale mise en œuvre en 2018 et actualisée en 2020. Pour soutenir cette ambition, le gouvernement a mobilisé plus de 2,5 milliards d’euros de fonds supplémentaires pour l’IA depuis 2019, dont plus de 490 millions d’euros ont déjà été alloués à divers projets.
Cependant, l’absence d’un cadre de contrôle global inquiète certains acteurs politiques. Anke Domscheit-Berg a critiqué la méthode actuelle de l’administration, pointant une déconnexion entre l’innovation technique et la structure organisationnelle.
Ce qui ressemble de prime abord à un élan d’innovation dans une administration jusqu’ici plutôt analogique, possède ses côtés sombres.
Elle a ajouté que le gouvernement n’avait pas progressé, ni dans le renforcement des compétences, ni dans la mise en place des structures de soutien prévues. À ce jour, aucune instance unique ne supervise l’ensemble de l’utilisation de l’IA au niveau fédéral.
La réponse autrichienne : la mission AIM AT 2030
À l’échelle européenne, l’Autriche adopte une approche structurée pour encadrer cette technologie en pleine mutation. Le gouvernement autrichien a élaboré une stratégie intitulée « Artificial Intelligence Mission Austria 2030 » (AIM AT 2030), telle que décrite par bmimi.gv.at.
Contrairement à une approche purement technique, la stratégie autrichienne repose sur un processus de concertation ayant impliqué plus de 160 experts de diverses disciplines. L’objectif est de créer un écosystème centré sur le bien commun, respectant les droits fondamentaux et les valeurs européennes.
Les piliers de la mission AIM AT 2030 incluent :
Le positionnement de l’Autriche comme centre de recherche et d’innovation dans des domaines clés.
La sécurisation de la compétitivité économique grâce à l’utilisation de l’IA.
La mise en place de mesures concrètes pour protéger le climat et optimiser les ressources.
Cette stratégie se veut agile et participative, conçue pour évoluer au rythme des avancées technologiques plutôt que de rester un document statique.
Zones d’ombre et usage militaire de l’intelligence artificielle
Si l’usage civil et administratif est documenté, les secteurs de la défense et du renseignement demeurent largement opaques. En Allemagne, bien que l’utilisation de l’IA par les services de renseignement — tels que le BND, le MAD ou le BfV — soit classée comme secrète pour des raisons de sécurité nationale, des investissements significatifs sont identifiés.
Le budget fédéral 2023 prévoyait notamment 16 millions d’euros dédiés à l’intelligence artificielle pour la Bundeswehr. Il est également de notoriété publique qu’un laboratoire d’IA dédié aux forces armées a été établi.
Cette dualité entre une administration civile qui cherche ses marques et une puissance militaire qui investit massivement dans l’automatisation souligne la complexité des enjeux de souveraineté technologique en Europe. L’enjeu pour les prochaines années sera de concilier cette course à la puissance avec la nécessité de cadres éthiques et de transparence démocratique.