Le silence après la musique : l’exode silencieux de Ras Ein al-Auja
Ras Ein al-Auja, Cisjordanie occupée – Le feu crépite, une maigre chaleur dans la nuit fraîche. Naif Ghawanmeh, 45 ans, observe les braises, le visage marqué par l’épuisement. Le silence est inhabituel. Les célébrations des colons israéliens, qui résonnaient quotidiennement, se sont tues pour la nuit. Mais ce silence est assourdissant, car il marque la fin d’un monde pour Ras Ein al-Auja, un village palestinien de la vallée du Jourdain, en passe de disparaître.
Depuis le début de l’année, environ 450 des 650 habitants de Ras Ein al-Auja ont fui leur foyer, poussés par la violence croissante des colons. Un exode massif, le plus important jamais enregistré dans une communauté bédouine de Cisjordanie occupée, selon des observateurs sur le terrain. Les raisons sont multiples : le vol et l’empoisonnement du bétail, la coupure de l’accès à l’eau, la destruction des habitations et, surtout, une pression psychologique constante.
“Tout le monde est parti. Il ne reste plus personne,” murmure Ghawanmeh, les mains tremblantes. Sa famille, l’une des quatorze familles Ghawanmeh restantes, est prise au piège, sans autre endroit où aller.
Ras Ein al-Auja était l’un des derniers bastions de la vie bédouine traditionnelle dans cette région. Les habitants vivaient de l’élevage, de l’agriculture et de la vente de produits artisanaux. Mais cette existence paisible est devenue impossible face à la prolifération des avant-postes de colons, illégaux au regard du droit international, et à l’impunité dont jouissent les auteurs de violences.
Une expansion rapide, une violence accrue
Le nombre de colonies et d’avant-postes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est occupée a augmenté de près de 50 % depuis 2022, passant de 141 à 210, selon des données récentes. En décembre dernier, le gouvernement israélien a même légalisé rétroactivement 19 avant-postes illégaux, une décision vivement critiquée par la communauté internationale.
Cette expansion s’accompagne d’une nouvelle forme d’occupation : les avant-postes de bergers. Ces installations, souvent gérées par des jeunes colons armés, visent à prendre le contrôle des terres palestiniennes par le pâturage intensif. Selon l’ONG israélienne Kerem Navot, ces avant-postes ont déjà accaparé environ 14 % de la Cisjordanie, un chiffre en constante augmentation.
“Ils nous empêchent d’amener les moutons à l’eau, de puiser à la source,” explique Ghawanmeh, en référence à la source de Ras Ein, désormais inaccessible aux Palestiniens. “Ils nous empêchent de vivre.”
La situation est d’autant plus préoccupante que les forces de sécurité israéliennes semblent souvent fermer les yeux sur les violences commises par les colons. Selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), plus de 1 800 attaques de colons ont été documentées en 2023, soit une moyenne de cinq par jour. Ces attaques ont causé des blessures et des dommages matériels dans environ 280 communautés palestiniennes. En 2023, 240 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie par les forces israéliennes ou des colons, dont 55 enfants.
Un cri d’espoir à travers la musique
Dans ce contexte désespéré, de petites lueurs d’espoir persistent. Kai Jack, un contrebassiste norvégien engagé dans la solidarité avec les Palestiniens, et Amalia Kelter Zeitlin, une violoniste, ont récemment donné un concert improvisé pour les enfants de Ras Ein al-Auja.
[Intégration potentielle d’une vidéo YouTube d’un concert de solidarité similaire : exemple, un concert donné dans un camp de réfugiés palestinien]
“J’espère qu’ils se sentiront vus, et qu’ils pourront être heureux, ne serait-ce que pour quelques instants, et qu’ils pourront se sentir comme des enfants, même si ce n’est que pour quelques minutes,” explique Jack.
Les enfants, d’abord timides, se sont rapidement détendus et ont commencé à chanter et à applaudir, notamment sur les airs de Wein a Ramallah (Où ? À Ramallah) et Yamma Mawil al-Hawa (Mère, qu’est-ce qui arrive au vent ?), un berceuse traditionnel palestinien.
[Intégration potentielle d’un post Instagram d’une organisation de solidarité montrant des enfants palestiniens chantant : exemple, un post de B’Tselem ou d’une autre ONG]
Mais même la musique ne peut effacer la tristesse profonde qui règne à Ras Ein al-Auja. Naif Ghawanmeh, observant ses neveux chanter, soupire : “Même si vous chantez pour moi jusqu’à demain, je ne serai pas heureux. Je suis fatigué. Très fatigué.”
L’histoire de Ras Ein al-Auja est un symbole de la situation désespérée des communautés palestiniennes en Cisjordanie occupée. Un exode silencieux, une perte de traditions ancestrales, et un avenir incertain. Un cri d’alarme qui résonne au-delà des frontières de la Palestine, et qui appelle à une action urgente pour garantir le respect des droits humains et du droit international.
[Lien vers un rapport de l’OCHA sur la situation en Cisjordanie : https://www.ochaopt.org/ ]
