Quatre infirmières congolaise ont été déclarées guéries de l’ébola Bundibugyo après un traitement à Bunia, capitale de la province d’Ituri, tandis que le virus, moins connu mais tout aussi mortel, se propage à un rythme alarmant dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Depuis le 15 mai, date de la déclaration officielle du foyer épidémique, les autorités sanitaires peinent à contenir la propagation, avec des chiffres officiels sous-estimés selon des organisations humanitaires. Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a reconnu mardi que la situation dépassait les capacités locales, alors que des pays voisins renforcent leurs frontières et que des cas ont été signalés jusqu’à Kampala, en Ouganda.
Un virus sous-estimé : pourquoi l’ébola Bundibugyo est une menace silencieuse
Contrairement à la souche Zaire, responsable des épidémies dévastatrices de 2014-2016 en Afrique de l’Ouest (11 000 morts) ou de 2018-2020 en RDC (plus de 2 000 victimes), le virus Bundibugyo est moins étudié et ne bénéficie d’aucune vaccine autorisée ni de tests de dépistage rapides. Pourtant, sa mortalité – comprise entre 30 % et 50 % selon l’OMS – en fait un pathogène redoutable. Le problème ? Les symptômes (fièvre, saignements, douleurs musculaires) sont indistinguables de ceux du paludisme ou de la malaria, deux maladies endémiques en RDC. « Quand quatre de chaque cinq contacts ne sont pas localisés, il devient extrêmement difficile de contenir le foyer ou même d’en mesurer l’ampleur réelle », souligne Rachel Howard, conseillère sanitaire d’urgence du International Rescue Committee (IRC), une ONG qui travaille sur le terrain depuis des semaines.
Le virus circule probablement depuis au moins trois mois avant sa détection officielle mi-mai, selon les estimations de l’IRC. Les premiers cas confirmés remontent à Mongbwalu, une ville minière de l’Ituri où des habitants attribuaient les morts à la « sorcellerie » avant qu’une infirmière ne reconnaisse les signes de l’ébola. Aujourd’hui, les chiffres officiels – 282 cas confirmés et 42 décès selon les autorités congolaise – sont largement contestés. L’OMS évoque 906 cas suspects et 223 morts sous investigation, tandis que l’Union africaine parle de 1 077 cas suspects et 246 décès probables. Ces écarts illustrent l’échec du système de traçage : seuls un contact sur cinq est identifié, un taux catastrophique pour une maladie à transmission directe.
« Estava bajo control »
— Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, le 28 mai 2026
Cette déclaration, aujourd’hui contestée, révèle un décalage entre les assurances publiques et la réalité sur le terrain. Ghebreyesus s’est rendu en urgence à Bunia le 31 mai pour rencontrer le président Félix Tshisekedi, un déplacement qui marque l’escalade de la crise. La RDC, pays où l’ébola a été découvert en 1976, fait face à son dix-septième foyer depuis cette date. Mais cette fois, les conditions sont pires : un État fragilisé par des décennies de conflits armés, une population méfiante envers les autorités sanitaires, et une communauté internationale moins réactive qu’en 2014, époque où les vaccins expérimentaux avaient permis de limiter les dégâts.
La réponse internationale : entre mobilisation et désengagement
Face à l’urgence, l’OMS a déployé un centre de traitement de 42 lits à Bunia, inauguré le 31 mai par Ghebreyesus lui-même. Une extension de 24 lits supplémentaires est prévue pour les prochaines semaines, portant la capacité totale à 60 places. Mais ces infrastructures peinent à absorber la demande. Les quatre infirmières guéries – dont une travaillait en laboratoire – sont une lueur d’espoir, même si leur rétablissement s’inscrit dans un contexte global alarmant. « Cette victoire mérite d’être célébrée, car elle prouve qu’un diagnostic précoce et une prise en charge spécialisée peuvent sauver des vies », a déclaré Dieudonné Mwamba Kazadi, directeur général de l’Institut national de santé publique de la RDC, dans un communiqué relayé par Gaceta Médica.

Pourtant, les progrès sur le terrain sont freinés par plusieurs facteurs. D’abord, l’absence de vaccine : contrairement à la souche Zaire, pour laquelle le vaccin rVSV-ZEBOV (développé par Merck) a sauvé des milliers de vies, aucune solution n’existe pour Bundibugyo. Ensuite, la méfiance locale : dans des régions où les soins de santé sont souvent perçus comme une menace, les familles cachent les malades par crainte des stigmatisations. Enfin, la guerre en cours dans l’Ituri, où des milices armées contrôlent des zones entières, complique l’accès des équipes médicales.
La réponse régionale commence à s’organiser. Le Rwanda a fermé des postes frontaliers avec la RDC, et l’Ouganda a renforcé ses contrôles sanitaires après la détection de cas à Kampala. La Tanzanie et le Burundi surveillent de près la situation, tandis que le Sud-Soudan craint une propagation vers ses frontières. Mais cette coordination reste fragile : en 2018, le foyer d’ébola dans l’est de la RDC avait mis des mois à être reconnu comme une urgence internationale, le temps que le virus franchisse les frontières.
Les leçons de 2014 : pourquoi cette épidémie pourrait être pire
Les comparaisons avec l’épidémie de 2014-2016 en Afrique de l’Ouest sont inévitables. À l’époque, plus de 11 000 morts et 28 000 cas avaient été recensés, faisant de cette crise la plus grave de l’histoire du virus. Plusieurs facteurs expliquent pourquoi la situation actuelle pourrait dégénérer :
- Un système de santé en lambeaux : La RDC dépense moins de 3 % de son PIB en santé, un budget dérisoire pour un pays de 100 millions d’habitants. Les hôpitaux manquent de lits, de personnel formé et de médicaments de base.
- L’absence de vaccine : Contrairement à Zaire, Bundibugyo n’a jamais suscité d’investissements massifs de la part des laboratoires. Aucune étude clinique n’a été menée sur un vaccin potentiel depuis 2007.
- La désinformation et la superstition : En 2014, les rumeurs selon lesquelles l’ébola était une « arme occidentale » avaient retardé la réponse. Aujourd’hui, dans l’Ituri, des chefs traditionnels continuent de promouvoir des remèdes « naturels », tandis que des milices accusent les ONG d’espionnage.
- Le désengagement international : Après les épidémies de 2014 et 2018, les donateurs ont réduit leurs financements. En 2024, le budget de l’OMS pour les urgences sanitaires avait été réduit de 20 %, selon des documents internes obtenus par ABC. La RDC, classée parmi les pays les plus pauvres du monde, ne peut compter que sur une aide limitée.
Un autre élément aggrave le pronostic : la rapidité de propagation. En 2014, il avait fallu six mois pour que le virus passe de Guinée au Libéria et à la Sierra Leone. Cette fois, des cas ont été détectés en moins de trois semaines dans trois pays différents (RDC, Ouganda, et potentiellement Rwanda). « Nous sommes dans une phase critique où le virus pourrait devenir endémique dans la région », avertit un rapport confidentiel du MRC Centre for Global Infectious Disease Analysis, cité par des sources diplomatiques.
Que faire maintenant ? Les scénarios possibles
Trois issues se dessinent pour les prochaines semaines. La première, optimiste, voit une mobilisation internationale rapide : déploiement massif de vaccins expérimentaux (même non autorisés pour Bundibugyo), renforcement des équipes de traçage, et campagne de sensibilisation ciblée. La deuxième, réaliste, prévoit une épidémie contenue mais prolongée, avec des foyers persistants dans les zones rurales difficiles d’accès. La troisième, catastrophique, imagine une propagation incontrôlée vers Goma (2 millions d’habitants, à 300 km de l’épicentre), puis vers Kinshasa, la capitale.

Les autorités congolaise ont annoncé un plan en trois phases : isolation stricte des cas, vaccination des contacts (même avec des doses non approuvées), et renforcement des postes frontaliers. Mais sans financement supplémentaire, ces mesures risquent d’échouer. L’OMS a lancé un appel à dons de 100 millions de dollars pour les trois prochains mois, un montant dérisoire comparé aux 1,5 milliard mobilisés en 2014. « Le monde a appris de ses erreurs, mais aujourd’hui, nous manquons de temps », résume un diplomate de l’Union africaine sous couvert d’anonymat.
Une question reste en suspens : et si Bundibugyo mutait pour devenir aussi contagieux que Zaire ? En 2018, une souche hybride avait émergé dans l’est de la RDC, combinant la virulence de Zaire et la résistance aux traitements. Les scientifiques craignent qu’un tel scénario ne transforme cette épidémie en une crise mondiale. « Nous surveillons de près les séquences génétiques », déclare un virologue de l’Institut Pasteur, contacté par Gaceta Médica, mais ajoute que « sans ressources, nous ne pouvons pas agir assez vite ».
Pour l’instant, les quatre infirmières guéries restent un symbole d’espoir. Leur rétablissement prouve que, avec les bons soins, Bundibugyo peut être vaincu. Mais à l’échelle d’un pays en guerre, où les familles cachent les malades et où les hôpitaux manquent de tout, cette victoire individuelle ne suffit pas. La vraie bataille commence maintenant : convaincre le monde que cette épidémie, bien que moins médiatisée que Zaire, mérite la même urgence.
La semaine prochaine sera décisive. Si les chiffres continuent de monter, l’OMS pourrait déclarer une « urgence sanitaire de portée internationale » – une étape qui ouvrirait les vannes des financements, mais aussi les critiques sur un retard de réaction. D’ici là, dans les villages de l’Ituri, les familles continuent de prier pour que leurs proches ne soient pas les prochains à tomber malades.


















