Le Festival international du film de Shanghai (SIFF) a ouvert sa 28ᵉ édition samedi soir avec une programmation audacieuse, mettant en lumière une nouvelle génération de cinéastes chinois tout en explorant les frontières entre art et technologie. Pour la première fois de son histoire, la compétition principale affiche 100 % de premières mondiales, un pari risqué qui reflète la volonté du festival de soutenir les voix émergentes du cinéma chinois — comme le premier long-métrage du réalisateur Keane T.K. Wong, Afterpiece, choisi comme film d’ouverture. Alors que le festival s’étend jusqu’au 21 juin, cette édition marque aussi un tournant dans la manière dont Pékin utilise le cinéma comme levier de développement économique, avec une explosion du tourisme lié aux films (film-plus) et une programmation qui célèbre à la fois le patrimoine et l’innovation.
Un festival qui mise sur les nouveaux talents — et sur l’absence des géants
Le choix d’ouvrir le SIFF avec Afterpiece, premier film de Keane T.K. Wong, est un symbole fort. Le réalisateur hongkongais, dont le film a été produit avec le soutien du Hong Kong Directors’ Succession Scheme, a exprimé sa surprise face à cette reconnaissance précoce : « Mon premier réflexe a été la surprise. Être sélectionné pour ouvrir le SIFF en tant que premier long-métrage, c’est une légitimation incroyable pour moi et pour toute l’équipe. », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse. Cette sélection s’inscrit dans une stratégie plus large du festival : depuis des années, le SIFF développe des programmes dédiés aux jeunes réalisateurs, comme le SIFF ING Young Filmmakers Program ou le SIFF NEXT Film Project Training Camp, où des figures comme Joan Chen et Wen Muye jouent le rôle de mentors. « Le développement des talents est devenu l’une de nos forces définissantes », souligne Chen Guo, directeur général du Shanghai International Film & TV Events Center, l’organisateur du festival. Selon lui, ces initiatives ont permis de révéler des pépites comme Cassowary de Zhang Hanyi ou Strangers in the Mountain de Wan Bo, deux films chinois en lice cette année.

Ce qui frappe, en revanche, c’est l’absence totale de films américains, japonais ou sud-coréens dans la compétition principale — une première depuis des années. Une décision qui peut sembler provocatrice, mais qui s’explique par la volonté du SIFF de recentrer son attention sur le cinéma chinois et asiatique. Comme l’explique Chen Guo : « Les sections compétition et documentaire présentent 100 % de premières mondiales cette année », un record qui montre aussi une confiance accrue dans les projets locaux. Pourtant, cette exclusion des géants hollywoodiens ou asiatiques traditionnels interroge : s’agit-il d’un choix éditorial assumé, ou d’un symptôme plus large des tensions géopolitiques qui pèsent sur l’industrie cinématographique mondiale ?
Le tourisme cinématographique, nouveau moteur économique de la Chine
Si le SIFF mise sur les nouveaux talents, il surfe aussi sur une tendance bien plus large : le tourisme lié aux films, ou film-plus, qui a connu un essor fulgurant ces dernières années. Les succès récents comme Pegasus 3 (dont les lieux de tournage dans la province du Qinghai ont vu leurs réservations d’hôtels bondir de 71 % pendant les fêtes du Nouvel An lunaire) ou Dear You (qui a dopé les réservations aériennes vers le Guangdong de 100 %) prouvent que le cinéma peut devenir un véritable levier économique. Le festival en a fait une priorité cette année avec un programme intitulé Grand Landscape: A Cinematic Portrait of China, qui retrace l’histoire du cinéma chinois à travers 15 classiques datant de 1960 à aujourd’hui, chacun associé à une région emblématique du pays — des montagnes du Tibet aux plages de Hainan.

Freda Fan, responsable de la programmation au SIFF, détaille cette approche : « Le tourisme cinématographique est une tendance forte depuis cinq ans. L’an dernier, Ne Zha 2 a fait de Yibin, dans le Sichuan, une destination prisée. Ici, à Shanghai, ce sont les films B for Busy et Her Story qui ont révélé le charme des longtang [ruelles traditionnelles] et des cafés aux jeunes visiteurs. » Le festival encourage désormais les spectateurs à explorer ces lieux, tout en utilisant les classiques pour élargir leurs horizons. Par exemple, le musical Third Sister Liu (1960) a popularisé les paysages du Guangxi, tandis que The Taking of Tiger Mountain (2014) a mis en lumière les sommets enneigés du Heilongjiang. Une manière de montrer que le cinéma chinois, bien au-delà des blockbusters modernes, reste un miroir de la diversité culturelle du pays.
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L’IA au cœur du festival : entre innovation et questionnement sur l’avenir du cinéma
Pour la première fois, le SIFF consacre une place centrale à l’intelligence artificielle, un sujet qui divise autant qu’il fascine. Dans le cadre d’une section intitulée AI Backlot, développée en partenariat avec l’entreprise Hailuo AI, quatre réalisateurs traditionnels ont collaboré avec quatre créateurs utilisant l’IA pour produire des courts-métrages. Une initiative qui pose une question fondamentale, soulevée par le vice-maire de Shanghai, Lu Shan, lors de la cérémonie d’ouverture : « Sur quelle base le cinéma reste-t-il irremplaçable ? Entre les bobines, le numérique et la génération par IA, la langue de la technologie évolue sans cesse. Mais les fondements du cinéma, eux, ne changent pas : l’humanité en reste le cœur. » Une déclaration qui résume le paradoxe de cette édition : comment concilier innovation technologique et préservation de l’âme du cinéma ?
Le festival explore cette tension à travers plusieurs angles. Une Tech Creation and Fabrication Unit propose des expositions interactives en réalité virtuelle, tandis que des débats comme celui intitulé « Quand l’IA apprend à créer, quel ancrage reste au cinéma ? » réunissent des experts pour discuter des limites éthiques et artistiques de ces nouvelles technologies. « Le SIFF a toujours veillé à l’intersection entre art et technologie », rappelle Chen Guo. Une approche qui reflète les défis actuels du secteur : comment former les nouvelles générations à maîtriser ces outils sans sacrifier la créativité humaine ?
Une cérémonie d’ouverture entre hommages et star power international
La soirée d’ouverture a été marquée par des hommages émouvants et une affluence de stars. Tony Leung Chiu-wai, président du jury des Golden Goblet, a salué l’importance du cinéma dans sa carrière : « J’ai joué dans de nombreux films, incarné des rôles variés, mais le cinéma reste aussi fascinant aujourd’hui qu’hier. À travers les personnages, on vit d’autres vies, d’autres histoires. » Le festival a aussi rendu hommage à Lisa Lu, 100 ans selon le calendrier chinois, qui a reçu un Lifetime Achievement Award. L’actrice, introduite par Joan Chen, a tenu à préciser : « Shanghai est ma ville natale, et c’est là que mon parcours artistique a commencé. Si une opportunité se présente à l’avenir, contactez-moi ! Je n’ai pas pris ma retraite. Je continuerai à jouer. » Un message qui résume l’esprit du festival : célébrer les légendes tout en ouvrant la voie aux nouveaux talents.

Côté star power, Michelle Yeoh a brillé sur le tapis rouge aux côtés du casting de son nouveau film, This Is My Time, tandis que des réalisateurs comme Andrew Lau (avec Crossing et Kashmir Princess) ou Dong Runnian (avec Make Zhonghe Great Again) ont confirmé la vitalité du cinéma hongkongais et chinois. Une diversité qui montre que, malgré les défis géopolitiques, le cinéma asiatique reste un terrain fertile pour les récits audacieux et les collaborations internationales.
Que reste-t-il à découvrir ? Les enjeux de cette édition
Avec 420 films au programme, dont 41 premières mondiales, le SIFF 2026 promet encore des surprises. Parmi les sections à suivre : la compétition Asian New Talent, qui mise sur des réalisateurs émergents comme Zaid Abu Hamdan (Jordanie) ou Yassine El Idrissi (Maroc, avec Halima, premier film marocain en compétition depuis 27 ans). Une programmation qui reflète l’ambition du festival de devenir une vitrine incontournable du cinéma asiatique — et au-delà.
Reste une question : cette édition marque-t-elle un tournant durable, ou s’agit-il d’un pari isolé ? Le succès des premières mondiales et l’engouement pour le tourisme cinématographique suggèrent que le SIFF a trouvé une formule gagnante. Mais dans un paysage cinématographique mondial de plus en plus fragmenté, sa capacité à maintenir cet équilibre entre innovation, tradition et ouverture internationale sera cruciale. Une chose est sûre : Pékin a compris que le cinéma, qu’il soit blockbuster ou œuvre d’auteur, reste un outil puissant — à la fois culturel et économique.
Sources : Hollywood Reporter, The Hollywood Reporter, Variety.
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