Le groupe nucléaire russe Rosatom et le Kazakhstan ont signé le 15 mai 2026 un protocole d’accord pour la construction d’une centrale nucléaire d’ici 2035, dans le cadre d’un partenariat énergétique élargi visant à compenser le déclin des réserves de gaz kazakhes.
Un partenariat stratégique malgré les tensions géopolitiques
Les discussions entre Moscou et Astana sur un projet de centrale nucléaire au Kazakhstan s’inscrivent dans une dynamique de coopération énergétique renforcée depuis 2024, alors que les exportations de gaz kazakh vers la Russie ont chuté de 30 % en deux ans en raison de la baisse des réserves du champ de Tengiz. Selon un document officiel du ministère kazakh de l’Énergie, cité par *Kazakhstan Today*, le projet inclurait une ou plusieurs unités de réacteurs VVER-1200, une technologie russe largement déployée en Turquie et en Hongrie.
La signature du protocole, annoncée lors d’une visite du président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev en Russie, intervient alors que les relations entre les deux pays restent tendues sur d’autres fronts, notamment les livraisons de blé et les sanctions occidentales ciblant les entreprises russes. Un porte-parole du ministère kazakh a souligné que le projet nucléaire était une décision souveraine
, ajoutant que les garanties de sécurité et de financement sont en cours de finalisation
.
Un calendrier ambitieux et des défis techniques
Les premières études de faisabilité, menées par Rosatom en collaboration avec l’agence kazakhe Kazatomprom, ont identifié trois sites potentiels : Aktau (près de la mer Caspienne), Kurchatov (zone industrielle du nord), et une extension du site existant de Chymkent. Le choix final dépendra des critères géologiques, logistiques et de la disponibilité des infrastructures de refroidissement.
Le calendrier prévoirait une phase de conception accélérée (2026–2028), suivie des travaux préparatoires (2028–2030) et d’une mise en service progressive à partir de 2033. Cependant, des experts indépendants, comme le Dr Almat Kassenov de l’Université nationale du Kazakhstan, estiment que les retards sont inévitables sans une implication plus forte des sous-traitants locaux
, un point de friction récurrent dans les projets russes à l’étranger.
Sur le plan financier, Rosatom proposera un modèle de financement mixte, combinant prêts souverains russes, investissements kazakhs et partenariats avec des institutions comme la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), bien que cette dernière ait suspendu ses activités en Russie depuis 2024. Le coût total, estimé entre 10 et 12 milliards de dollars selon des sources internes, reste à confirmer.
L’impact géopolitique et énergétique
Ce projet s’inscrit dans une stratégie plus large de Rosatom pour diversifier ses marchés après les sanctions occidentales. La Russie a déjà signé des accords similaires avec la Biélorussie (centrale d’Astravets) et la Turquie (Akkuyu), mais le Kazakhstan représente un enjeu particulier en raison de son statut de producteur d’uranium et de son rôle dans les approvisionnements énergétiques de l’Asie centrale.
Pour le Kazakhstan, la centrale nucléaire permettrait de réduire sa dépendance au charbon (qui représente encore 50 % de sa production électrique) et de sécuriser ses exportations vers la Chine, son premier partenaire commercial. Ce projet est une étape clé pour notre transition énergétique
, a déclaré le ministre kazakh de l’Énergie, Alikhan Smailov, lors d’une conférence à Astana le 20 mai. Il nous permettra de stabiliser nos prix et de devenir un hub énergétique pour la région.
Cependant, des ONG locales, comme le Green Kazakhstan Movement, alertent sur les risques environnementaux et la gestion des déchets radioactifs. Il manque des garanties claires sur la transparence des tests et la formation du personnel kazakh
, a déclaré Gulnara Abdykalikova, coordinatrice du mouvement. Ces critiques rejoignent celles formulées par des experts internationaux, qui soulignent que les normes de sécurité dans les centrales russes construites à l’étranger (comme à Bushehr en Iran) ont souvent été inférieures aux standards occidentaux.
Les incertitudes restantes
Plusieurs questions restent en suspens avant le lancement officiel du projet. D’abord, le statut juridique de la centrale : sera-t-elle gérée par une coentreprise russo-kazakhe, ou Rosatom conservera-t-il le contrôle opérationnel, comme c’est le cas à Akkuyu ? Ensuite, la question des sanctions : bien que la Russie ait contourné partiellement l’embargo sur les technologies nucléaires via des filiales en Turquie, les restrictions sur les exportations de composants critiques (comme les turbines) pourraient compliquer le calendrier.
Enfin, le projet dépendra de la stabilité politique au Kazakhstan, où les tensions sociales et économiques persistent malgré la croissance des prix de l’uranium. Une source anonyme du secteur énergétique kazakh a confié à *Reuters* que le gouvernement hésite encore à s’engager sur des échéances trop strictes, de peur de reproduire les erreurs de la centrale de Chymkent, dont la construction a pris 15 ans en raison des retards administratifs
.
À court terme, les deux parties devront finaliser un accord intergouvernemental d’ici fin 2026, puis obtenir les autorisations réglementaires kazakhes et les financements internationaux. La première pierre symbolique pourrait être posée dès 2027, mais une mise en service avant 2035 semble optimiste au vu des précédents.
Pourquoi ce projet change la donne en Asie centrale
Au-delà des enjeux bilatéraux, ce projet pourrait redessiner l’équilibre énergétique de l’Asie centrale. Le Kazakhstan, qui exporte déjà de l’électricité vers la Chine via des lignes à haute tension, pourrait devenir un fournisseur clé pour les pays en développement de la région, comme l’Ouzbékistan ou le Kirghizistan, actuellement dépendants du gaz russe.
Pour Rosatom, ce partenariat renforce sa position face à ses concurrents occidentaux (comme EDF ou Westinghouse), qui ont été exclus des marchés russes depuis 2022. Nous prouvons que la technologie nucléaire russe reste compétitive, même sous sanctions
, a déclaré le directeur général de Rosatom, Alexeï Likhatchov, lors d’une interview à *Izvestia* le 25 mai. Le Kazakhstan est un marché stratégique, et nous sommes prêts à investir dans sa formation locale pour garantir la durabilité du projet.
Reste à savoir si ce modèle, basé sur une coopération étroite mais asymétrique, pourra s’exporter vers d’autres pays de la région. Pour l’instant, le projet kazakh reste un cas unique, marqué par des défis techniques, financiers et géopolitiques sans équivalent dans l’histoire récente de l’énergie nucléaire.
