Pakistan : La proximité avec Washington suscite la controverse autour d’un plan de reconstruction de Gaza sans Palestiniens
Islamabad, Pakistan – L’adhésion du Pakistan au « Conseil de la Paix » américain, une initiative visant à superviser la reconstruction de la bande de Gaza, a provoqué une onde de choc dans un pays où la solidarité avec les Palestiniens est traditionnellement très forte. Cette décision, prise alors qu’Islamabad se rapproche de Washington, est perçue par de nombreux observateurs comme un compromis sur des valeurs fondamentales et un possible pas vers une normalisation avec Israël.
Selon un sondage Gallup réalisé peu après l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, 91 % des Pakistanais expriment leur sympathie envers les Palestiniens de Gaza, contre seulement 2 % en faveur d’Israël. Cette solidarité se manifeste de multiples façons, des dons collectés via les distributeurs automatiques pour le fonds d’aide humanitaire pakistanais pour Gaza et le Liban, aux prières hebdomadaires dans les mosquées où les imams implorent la protection divine pour leurs « frères en Palestine ».
Le « Conseil de la Paix », proposé initialement en septembre dernier, a été critiqué dès le départ pour son absence de représentation palestinienne. Sa charte se concentre sur la « sécurisation d’une paix durable dans les zones touchées ou menacées par des conflits », sans mentionner explicitement Gaza. Plus de vingt pays ont rejoint l’initiative, y compris Israël, qui s’était initialement opposé à la présence de la Turquie parmi les membres.
« C’est une trahison, non seulement envers le peuple palestinien, mais aussi envers le peuple pakistanais », dénonce Tahira Abdullah, militante des droits de l’homme. Son arrestation en mai 2025 alors qu’elle se rendait à une manifestation de solidarité avec Gaza a suscité l’indignation, soulignant une tension croissante entre le gouvernement et la société civile.
Le porte-parole du Premier ministre, Mosharraf Zaidi, défend la décision, affirmant qu’elle relève de la compétence exclusive du gouvernement et que le Pakistan utilisera sa position pour défendre les droits des Palestiniens. « Nous saisirons l’opportunité créée par le président [Donald] Trump pour garantir que l’engagement de longue date du peuple pakistanais envers la cause palestinienne soit exprimé et défendu », assure-t-il.
Cependant, Maleeha Lodhi, ancienne représentante permanente du Pakistan auprès des Nations Unies, qualifie l’initiative de « fumisterie pour les politiques unilatérales et pro-israéliennes de Trump ». Certains experts estiment que le Pakistan sacrifie ses valeurs et ses intérêts pour renforcer ses liens avec l’administration américaine.
Après des années de tensions, les relations entre les États-Unis et le Pakistan connaissent un regain d’intérêt. Suite à une escalade entre l’Inde et le Pakistan en mai 2025, le président Trump a pris parti pour Islamabad, relayant sa version des faits plutôt que celle de New Delhi.
Selon le commentateur politique Cyril Almeida, l’adhésion au « Conseil de la Paix », aux côtés d’autres pays musulmans comme la Turquie, le Qatar et l’Indonésie, est une décision pragmatique visant à « rester proche de Trump, mais en groupe – minimisant ainsi les réactions négatives et réduisant le risque d’attirer sa colère ». Il ajoute, avec une pointe d’amertume, que « le peuple pakistanais est rarement pris en considération lorsque de telles décisions de politique étrangère sont prises ».
Cette insatisfaction se reflète dans le sondage Gallup, qui révèle qu’environ un tiers des Pakistanais désapprouvent la politique gouvernementale à l’égard du conflit israélo-palestinien. Beaucoup estiment que le Pakistan, en tant que puissance nucléaire dotée d’une armée importante, aurait dû jouer un rôle plus actif pour dissuader Israël de son offensive à Gaza.
L’absence de consultation parlementaire concernant l’adhésion au « Conseil de la Paix » est également critiquée. Sayed Zulfikar Bukhari, ancien ministre du gouvernement Imran Khan, estime qu’il s’agit d’un manque de respect envers le peuple pakistanais et la démocratie. « N’était-ce pas une question suffisamment importante pour être soumise au Parlement et faire l’objet d’un débat complet, transparent et approprié ? » s’interroge-t-il.
Les soupçons d’une normalisation progressive des relations avec Israël, alimentés par le rapprochement avec les États-Unis, grandissent. Pour Tahira Abdullah, l’arrestation lors de sa tentative de rejoindre une manifestation de solidarité avec Gaza est la preuve que le gouvernement prend des mesures en vue d’une reconnaissance de l’État d’Israël. « Pour moi, il ne faisait aucun doute que l’État pakistanais avait été persuadé, convaincu, contraint, quel que soit le mot que vous voulez utiliser, de rejoindre les Accords d’Abraham et de reconnaître l’État d’Israël », affirme-t-elle.
Cette situation délicate met en lumière les tensions entre les impératifs de la politique étrangère et les convictions profondes de la population pakistanaise, soulevant des questions cruciales sur l’avenir des relations du Pakistan dans la région et son engagement envers la cause palestinienne.
