Le gouvernement argentin de Javier Milei a bloqué lundi 18 mai 2026 une demande d’interpellation parlementaire contre le ministre de l’Économie, Luis Caputo, déclenchant une vive réaction de l’opposition qui dénonce une stratégie de “terreur institutionnelle”. Les débats au Congrès, où la coalition de Milei dispose d’une majorité fragile, révèlent des tensions croissantes entre le pouvoir exécutif et une opposition unie pour la première fois depuis 2023.
Un blocage politique qui divise le Congrès
La manœuvre du gouvernement pour empêcher l’interpellation de Luis Caputo, ministre clé de l’équipe économique de Milei, s’inscrit dans une stratégie plus large de restriction des pouvoirs du Parlement. Selon des sources parlementaires, la majorité présidentielle a invoqué des procédures administratives pour retarder le vote, une tactique déjà utilisée en mars dernier pour éviter une motion de censure contre le ministre de la Sécurité. L’opposition, regroupée sous la bannière de l’Union pour la Démocratie (UPD), a qualifié cette obstruction de “violation de la Constitution”, tout en soulignant que Caputo est visé pour des soupçons de conflits d’intérêts liés à des contrats publics signés avant son entrée au gouvernement.
Le blocage survient alors que Milei, dont le mandat est marqué par des réformes libérales radicales, fait face à une montée des critiques sur sa gestion économique. Les réserves en devises ont chuté de 40 % depuis janvier, selon les dernières données de la Banque centrale, et le peso a perdu 12 % de sa valeur face au dollar sur le même période. Ces indicateurs alimentent les accusations de l’opposition selon laquelle le gouvernement privilégie les intérêts des marchés financiers au détriment de la stabilité sociale.
Contexte : Luis Caputo, nommé en décembre 2025 après la démission de Sergio Massa, a été au cœur de polémiques pour son passé dans la finance internationale, notamment son rôle dans des fonds spéculatifs accusés d’avoir profité de la crise des dettes souveraines en Amérique latine. Son interpellation aurait pu révéler des documents sur des transactions controversées, comme le transfert de 3 milliards de dollars vers des paradis fiscaux en 2024, selon des fuites obtenues par des médias locaux.
L’opposition dénonce une “stratégie de peur”
La présidente de la Chambre des députés, Patricia Bullrich (Juntos por el Cambio), a accusé Milei d’utiliser des “menaces voilées” pour museler l’opposition. Dans une déclaration publiée ce matin, elle a affirmé que le gouvernement joue avec les institutions pour éviter tout contrôle parlementaire
, ajoutant que si on ne peut plus interpeller un ministre, alors la démocratie est en danger
. Bullrich, figure historique de la droite argentine, a appelé à une mobilisation citoyenne pour défendre les mécanismes de contrôle constitutionnels.
Du côté du Front de Tous (FT), le bloc péroniste dirigé par Cristina Fernández de Kirchner, les critiques ont été encore plus vives. Le député Andrés Larroque a dénoncé une campagne de désinformation
pour justifier le blocage, évoquant des pressions sur les députés indécis
. Ils ont peur de voter contre le gouvernement parce qu’ils craignent des représailles sur les budgets de leurs provinces
, a-t-il déclaré lors d’un point de presse, sans fournir de preuves concrètes. Cependant, des fuites internes au Congrès suggèrent que plusieurs députés de la coalition gouvernementale (La Libertad Avanza) ont reçu des appels directs de la présidence pour éviter un vote qui diviserait le pays
.
Chiffre clé : Selon un sondage réalisé par l’institut Management & Fit et publié dimanche, 62 % des Argentins désapprouvent la manière dont Milei gère les affaires du Congrès, un record depuis son élection en novembre 2023. Le même sondage révèle que 48 % des électeurs estiment que le gouvernement préfère les intérêts des élites économiques à ceux des classes populaires
.
Quelles sont les prochaines étapes ?
Malgré le blocage, l’opposition prépare une nouvelle stratégie pour contourner les obstacles institutionnels. Selon des sources parlementaires, une proposition de loi serait déposée dès mercredi pour réformer les règles de l’interpellation
, réduisant les seuils de majorité requis pour leur activation. Nous allons utiliser tous les outils légaux à notre disposition
, a prévenu le député Máximo Kirchner, fils de Cristina Fernández, lors d’une réunion avec des alliés.
Côté exécutif, le palais de Hacienda (ministère de l’Économie) a refusé de commenter les allégations de l’opposition, se limitant à une déclaration laconique : Le gouvernement respecte scrupuleusement la loi et agira toujours dans l’intérêt supérieur de l’Argentine
. Cependant, des rumeurs persistent au sein du cabinet Milei selon lesquelles une réforme du Parlement
pourrait être annoncée dans les prochaines semaines, incluant une réduction du nombre de députés et un renforcement des pouvoirs exécutifs.
À suivre :
– La réaction des marchés financiers, particulièrement sensibles aux signaux de stabilité institutionnelle en Argentine.
– L’évolution des réserves en devises, avec une réunion d’urgence prévue mercredi entre la Banque centrale et le FMI.
– Les négociations secrètes entre l’opposition et des députés dissidents de La Libertad Avanza pour former un front commun.
Pourquoi ce conflit révèle les failles du projet mileiste
Le blocage de l’interpellation de Caputo illustre les limites d’un gouvernement qui mise sur des réformes rapides mais peine à consolider son assise politique. Milei, élu sur un programme de rupture avec le péronisme et les élites traditionnelles, se retrouve aujourd’hui dans une position paradoxale : son alliance avec les secteurs les plus libéraux de l’économie (comme les agriculteurs et les exportateurs) le pousse à protéger ses ministres clés, tandis que son discours anti-système le place en porte-à-faux avec les institutions qu’il critique.

Les analystes politiques, comme le constitutionnaliste Carlos María Romero, soulignent que cette crise institutionnelle pourrait accélérer une polarisation déjà forte
. Si Milei continue à affaiblir le Congrès, il risque de créer un précédent dangereux : celui d’un exécutif qui se place au-dessus des contrôles démocratiques
, avertit-il. À l’inverse, une victoire de l’opposition sur ce dossier pourrait redonner un souffle à une gauche fragmentée, mais incapable jusqu’ici de proposer une alternative crédible au modèle économique actuel.
Perspective historique : La dernière tentative de blocage parlementaire sous un gouvernement argentin remonte à 2001, lors de la crise qui avait conduit à la chute de Fernando de la Rúa. À l’époque, le Congrès avait été paralysé par des débats sans fin sur la dette publique. Aujourd’hui, le scénario est différent : Milei dispose d’une majorité, mais celle-ci est fragile et divisée entre des factions pro-radicales et des modérés qui craignent les conséquences sociales de ses réformes.
Enjeux économiques : le poids des marchés
Les tensions politiques ont un impact direct sur l’économie. Le peso, déjà sous pression, a chuté de 3 % sur les marchés parallèles depuis l’annonce du blocage, selon les données de la Bolsa de Comercio de Rosario. Les investisseurs surveillent particulièrement les déclarations de Javier Iguacel, le ministre des Finances, qui doit s’exprimer mercredi sur les mesures de confiance
envisagées pour rassurer les marchés.
Parallèlement, les syndicats ont appelé à une journée de protestation pour jeudi, dénonçant l’agenda anti-travailleurs du gouvernement
. La CGT, dirigée par Hugo Moyano, a annoncé des mobilisations dans les principales villes, avec un focus sur Buenos Aires et Rosario. Nous ne laisserons pas Milei imposer ses réformes sans débat
, a déclaré Moyano dans un communiqué.
Et après ? Trois scénarios possibles
1. Victoire de l’opposition : Si le Congrès parvient à faire adopter une réforme des règles d’interpellation, Milei pourrait être contraint de céder sur Caputo ou de convoquer des élections anticipées, un scénario risqué pour sa coalition.
2. Statut quo institutionnel : Le gouvernement maintient son blocage, mais au prix d’une érosion de sa légitimité, avec un risque accru de grèves et de manifestations.
3. Escalade autoritaire : En cas de crise majeure (comme une nouvelle chute des réserves ou une récession accélérée), Milei pourrait tenter de gouverner par décrets, comme l’a suggéré le député libertarien Nicolás Llasera : Si le Congrès nous bloque, nous utiliserons tous les outils constitutionnels pour gouverner efficacement
. Une telle voie ouvrirait la porte à une crise constitutionnelle.
Pour l’instant, aucun de ces scénarios ne semble dominant. Mais une chose est claire : l’Argentine entre dans une phase de confrontation politique où les institutions, déjà fragilisées, pourraient ne pas résister à la pression.
