Les entreprises face à la tempête géopolitique : l’émergence d’un nouveau poste clé
WASHINGTON – Le monde des affaires est en pleine mutation. Les risques géopolitiques, autrefois considérés comme périphériques, sont désormais au cœur des préoccupations des entreprises multinationales. De l’ingérence électorale aux sanctions économiques, en passant par les crises migratoires et les tensions commerciales, les chocs géopolitiques se multiplient et menacent les chaînes d’approvisionnement, les investissements et la stabilité des marchés. Face à cette nouvelle réalité, une tendance se dessine : la création d’un poste de direction dédié à la gestion de ces risques, inspiré par l’expérience pionnière de Meta (anciennement Facebook) avec son ancien responsable des affaires mondiales, Nick Clegg.
L’urgence de cette adaptation est devenue criante en janvier 2021, lorsque des émeutiers ont pris d’assaut le Capitole américain. Mark Zuckerberg, alors PDG de Facebook, a convoqué en urgence ses conseillers les plus proches, dont Sheryl Sandberg, Joel Kaplan et Nick Clegg, pour prendre une décision sans précédent : faut-il bannir le président des États-Unis, Donald Trump, de la plateforme ?
Selon des sources internes citées par le New York Times, c’est Clegg qui a pris les rênes, proposant une suspension temporaire de Trump, suivie d’un renvoi de la décision à un nouveau conseil de surveillance indépendant, qu’il avait lui-même contribué à créer. Zuckerberg, conscient de l’expertise de Clegg en matière de politique et de relations internationales, lui a donné carte blanche : “Je me conforme à votre jugement.”
Cet épisode illustre parfaitement la raison pour laquelle Zuckerberg avait recruté Clegg en premier lieu. Meta était alors fragilisée par le scandale Cambridge Analytica et les accusations d’ingérence dans les élections. L’entreprise avait besoin d’un expert capable de comprendre les rouages du pouvoir, les stratégies des régulateurs et les dynamiques des crises politiques. Clegg, fort de son expérience au Parlement européen et au sein du gouvernement britannique, s’est avéré être l’homme de la situation.
Au cours des quatre années suivantes, Clegg a prouvé sa valeur à plusieurs reprises. Il a mis en place le conseil de surveillance, un organe indépendant chargé de trancher les questions sensibles en matière de modération de contenu. Il a joué un rôle clé dans la décision de Meta de prendre position contre l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, entraînant l’interdiction de Facebook et Instagram en Russie. Et il a défendu l’entreprise face aux révélations explosives de Frances Haugen, une ancienne employée qui a dénoncé les pratiques de Meta.
Son départ récent pour Hiro Capital, une société de capital-risque spécialisée dans l’intelligence artificielle, marque la fin d’une première expérience en matière de gestion géopolitique au sein d’une entreprise technologique. Mais l’idée a fait son chemin.
D’autres entreprises commencent à emboîter le pas. JPMorgan Chase a lancé un centre d’études géopolitiques dirigé par Derek Chollet, ancien conseiller du secrétaire d’État Antony Blinken. Citigroup a recruté Robert Lighthizer, l’ancien représentant américain au commerce, sous l’administration Trump. Les cabinets de conseil McKinsey et Russell Reynolds signalent une forte demande pour des cadres ayant une expertise en géopolitique, souvent issus des milieux militaires, du renseignement ou de la diplomatie.
Ce mouvement témoigne d’une prise de conscience : l’ordre international stable qui a prévalu pendant des décennies est en train de s’effondrer. Les entreprises sont confrontées à des risques croissants, tels que les guerres commerciales, les sanctions, les boycotts nationalistes et les caprices des dirigeants populistes.
Les conséquences de cette instabilité sont déjà palpables. Les entreprises étrangères ont perdu plus de 170 milliards de dollars en raison de leur retrait de Russie après l’invasion de l’Ukraine, notamment British Petroleum, qui a subi une perte de 25,5 milliards de dollars. Huawei estime que les sanctions américaines lui coûtent 30 milliards de dollars par an. TikTok est confronté à une possible interdiction aux États-Unis, tandis que le gouvernement britannique a publié une analyse des risques chroniques, avertissant les entreprises de la nécessité de se préparer à une instabilité internationale accrue.
L’incident survenu en septembre dernier dans une usine de batteries Hyundai-LG en Géorgie illustre parfaitement la vulnérabilité des entreprises face à ces risques. Une descente de police massive, orchestrée en partie par une candidate républicaine locale, a mis en péril un investissement de 12,6 milliards de dollars et créé une crise diplomatique avec la Corée du Sud.
Un responsable de la géopolitique au sein de l’entreprise aurait pu anticiper ce type de situation, mettre en place des protocoles de protection pour les employés et établir des relations avec les autorités locales pour désamorcer les tensions.
L’émergence du poste de “Chief Geopolitics Officer” (CGO) s’inspire de l’évolution d’autres fonctions de direction, telles que le Chief Technology Officer (CTO), le Chief Information Security Officer (CISO) et le Chief Sustainability Officer (CSO). Dans tous ces cas, des fonctions autrefois considérées comme secondaires ont été élevées au rang de direction en raison de leur importance stratégique croissante.
Un CGO ne se contenterait pas de gérer les relations gouvernementales. Il serait chargé de surveiller les développements politiques mondiaux, d’élaborer des scénarios pour anticiper les impacts sur les opérations et les chaînes d’approvisionnement, de gérer les relations avec les gouvernements et les organismes de réglementation, et de coordonner les réponses aux crises.
Surtout, un CGO devrait avoir le pouvoir de prendre des décisions difficiles, même si elles vont à l’encontre des objectifs commerciaux à court terme. Comme l’a démontré Clegg chez Meta, il est parfois nécessaire de privilégier la gestion des risques politiques à la stratégie produit.
Les entreprises qui reconnaîtront l’importance de la géopolitique et investiront dans cette fonction seront celles qui prospéreront dans le monde incertain de demain. Les autres apprendront à leurs dépens, crise après crise.
