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Inde : la course aux livraisons ultra-rapides met la vie des livreurs en danger

La course folle du « quick commerce » en Inde : quand la livraison à domicile se paie au prix fort

Noida, Inde – Himanshu Pal, 21 ans, se souvient encore de la scène, figée dans l’horreur. Il était en plein embouteillage, à Noida, une ville satellite de Delhi, livrant des courses pour le compte de Swiggy, l’un des géants indiens du « quick commerce ». Quelques instants plus tôt, Ankush, 18 ans, tout juste sorti du lycée et fraîchement arrivé de son village natal dans l’est du Bihar, lui demandait de l’aide pour naviguer dans l’application. Puis, le choc. Une voiture a percuté Ankush, le laissant mortellement blessé au milieu de la circulation.

« Il essayait de faire de son mieux, regardant son téléphone, puis la route, un client qui rappelait… puis de nouveau le téléphone, un feu rouge, et enfin la route », raconte Pal, la voix brisée. L’histoire d’Ankush, décédé le premier jour de son travail, est devenue le symbole d’une réalité sombre qui se cache derrière la promesse de livraisons ultra-rapides en Inde.

Le « quick commerce », qui promet de livrer des produits – de l’épicerie aux médicaments en passant par les cigarettes – en quelques minutes seulement, a explosé en Inde, séduisant une classe moyenne de 430 millions de personnes avides de commodité. Des acteurs comme Swiggy, Zomato, Zepto et, plus récemment, Amazon avec son service « Tez » (rapide en hindi et ourdou), se livrent une concurrence acharnée. Mais cette course à la vitesse a un coût humain élevé.

Une pression infernale pour des livraisons en 10 minutes

La promesse de livraisons en 10 minutes, initialement affichée par Zomato et Swiggy, a mis une pression insoutenable sur les livreurs. Ces derniers, souvent jeunes et issus de milieux défavorisés, doivent naviguer dans un trafic chaotique et sur des routes dégradées pour respecter des délais impossibles. Les accidents sont fréquents, mais rarement signalés comme des décès liés au travail.

« La classe moyenne indienne roule littéralement sur le dos des pauvres », explique Vandana Vasudevan, auteure de OTP Please!, un ouvrage qui explore la vie des travailleurs du « gig economy ». « Ils sont extrêmement choyés par ce modèle technologique innovant, mais tous ces privilèges se font au prix de la vie des livreurs. »

Face à la polémique et à une grève nationale des livreurs, le gouvernement indien a demandé aux plateformes de cesser de promettre des livraisons en 10 minutes en début de janvier. Cependant, les experts et les livreurs eux-mêmes soulignent que la réalité n’a que peu changé. La concurrence féroce pousse toujours les livreurs à prendre des risques pour livrer le plus rapidement possible.

Des conditions de travail précaires et une exploitation rampante

Au-delà des accidents, les livreurs sont confrontés à des conditions de travail extrêmement difficiles : longues heures de travail en extérieur, exposition à la pollution atmosphérique dans des villes comme Delhi et Bengaluru, et un système de notation qui les empêche de refuser des clients malveillants.

Les revenus sont également précaires, influencés par un système de notation par étoiles qui pénalise les livreurs en cas de retard ou de plaintes. Selon une étude récente (disponible ici), le « quick commerce » a également encouragé des achats plus impulsifs chez les consommateurs indiens, modifiant les habitudes de consommation traditionnelles.

Le « gig economy » indien, estimé à 11,5 milliards de dollars, est en pleine expansion. Le gouvernement prévoit que le nombre de travailleurs du « gig economy » passera de 7,7 millions en 2021 à 23,5 millions en 2030. En parallèle, le fossé entre riches et pauvres s’est creusé, permettant aux entreprises de maintenir un grand nombre de livreurs en attente, sans leur offrir de sécurité sociale ni de salaire minimum.

Un modèle économique remis en question

Malgré les critiques, les entreprises de « quick commerce » affirment que l’intervention gouvernementale n’aura pas d’impact significatif sur leur modèle économique. Karan Taurani, de la société de courtage Elara Capital, estime que la suppression de la promesse de livraison en 10 minutes est surtout une question d’image.

Pourtant, les livreurs eux-mêmes ne sont pas dupes. « Nous livrons des courses en mettant notre vie en danger à chaque fois », déplore Pal, en attendant sa prochaine commande près d’un « dark store » (entrepôt dédié à la livraison en ligne) dans un quartier aisé de Noida. « Cette idée de livraison instantanée est absurde. De quoi pourrait-on avoir besoin en 10 minutes ? »

Pankaj Kumar, un autre livreur, renchérit : « Si on veut gagner de l’argent sur ces plateformes, il faut rouler plus vite, en grillant les feux et en roulant sur la mauvaise voie. »

Une prise de conscience et des revendications

La prise de conscience des conditions de travail des livreurs a conduit à une grève le soir du Nouvel An, coordonnée par plusieurs groupes de travailleurs. Shaik Salauddin, secrétaire général de l’Indian Federation of App-Based Transport Workers (IFAT), dénonce le manque de transparence des algorithmes qui déterminent les revenus des livreurs, ainsi que les blocages arbitraires de comptes.

Le gouvernement indien envisage d’introduire de nouvelles lois pour reconnaître formellement les travailleurs du « gig economy », leur offrir des avantages sociaux et créer un fonds de sécurité sociale. Cependant, pour l’instant, ces plans restent sur le papier.

Les livreurs, conscients que leur voix n’est entendue que par le biais de l’action collective, se préparent à continuer le combat. « Si les entreprises nous trompent, nous ne nous tairons pas », prévient Salauddin.

Kumar, qui a fracturé l’épaule en livrant une commande l’année dernière et n’a reçu aucune aide financière, témoigne de la réalité brutale : « Nous sommes juste des robots sur des motos, qui livrent des commandes. Qu’est-ce qu’ils ont à perdre si une moto disparaît de la rue ? »

[Image d’un tweet pertinent sur la grève des livreurs, si disponible, ou un lien vers un article de presse sur le sujet.]

[Image d’une vidéo YouTube montrant les conditions de travail des livreurs en Inde, si disponible.]

La course au « quick commerce » en Inde est donc loin d’être gagnée. Elle soulève des questions fondamentales sur le coût de la commodité, l’exploitation des travailleurs et la responsabilité sociale des entreprises. L’avenir dira si le gouvernement indien saura trouver un équilibre entre innovation technologique et protection des droits des travailleurs.

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