L’industrie américaine de la gestion d’actifs incite les investisseurs à réinvestir dans les obligations. Portée par la hausse des rendements et la décorrélation des actions, cette classe d’actifs redéfinit les portefeuilles face à un environnement de taux totalement transformé par rapport à la décennie précédente.
La chute brutale de 2022, marquée par les hausses agressives des taux d'intérêt de la Réserve fédérale (Fed) qui avaient entraîné la baisse simultanée des actions et des obligations, avait lourdement entamé la confiance du public. Aujourd'hui, la remontée des rendements et la modification de la corrélation avec les marchés actions redonnent tout son attrait à cette classe d'actifs.
Le défi psychologique et le retour du portefeuille traditionnel
Le principal obstacle à cette transition demeure la psychologie des investisseurs, selon Brian Spinelli, co-directeur des investissements (CIO) chez Halbert Hargrove. L’expert souligne que les épargnants restent prisonniers du souvenir de taux proches de zéro, alors que le marché évolue désormais dans un contexte de rendement totalement inédit depuis quinze ans.
Pourtant, les données compilées par le Ritholtz Group — utilisant les indices de référence traditionnels — indiquent que 2022 devrait marquer la première année depuis 2021 où les prix des actions et des obligations évoluent dans des directions opposées. Ce phénomène constitue le socle du portefeuille traditionnel composé d’actions et d’obligations, une structure pensée pour amortir la volatilité grâce à la compensation mutuelle des actifs.
Les ventes massives observées sur le marché obligataire ont certes pénalisé les porteurs historiques, mais elles ont fourni aux gestionnaires d’actifs un argument de poids pour proposer des rendements nettement supérieurs aux nouveaux entrants. Morningstar confirme ce retournement de tendance : les flux de capitaux versés dans les fonds obligataires depuis le début de l’année surpassent déjà les totaux annuels enregistrés chaque année depuis 2021.
Stratégies de placement et arbitrages individuels
À l’instar de John Lidilla et de son épouse Sue Schilling-Lidilla, installés à Charlotte en Caroline du Nord, de nombreux épargnants réorganisent leur allocation. Leur portefeuille est désormais constitué d’une part importante d’actifs à revenu fixe, incluant des bons du Trésor et des certificats de dépôt (CD), contre une part bien plus faible il y a quelques années. Le couple, aujourd’hui retraité, génère ainsi environ 200 000 dollars de revenus annuels grâce aux intérêts obligataires et à la sécurité sociale, surpassant largement leurs dépenses annuelles estimées à 90 000 dollars.
Les rendements augmentent, alors je envisage de transférer une partie des actions que je détiens vers des obligations d’État et de vivre des intérêts perçus tous les six mois.
John Lidilla, investisseur particulier
Du côté des professionnels, la prudence reste de mise quant à la duration. David Bush, CIO chez Trajan Wealth, privilégie les obligations à échéance de trois à cinq ans. Selon lui, ces maturités offrent une excellente alternative pour les investisseurs qui conservent des liquidités importantes dans des fonds monétaires (MMF), en leur permettant de bloquer des taux plus élevés.
Colin Martin, responsable de la recherche et de la stratégie obligataire au Schwab Center for Financial Research, suggère également d’adopter une stratégie de palette d’obligations (bond ladder), qui consiste à échelonner les achats sur plusieurs échéances successives.
L’investissement obligataire comporte toujours un risque de baisse des prix, mais nous assistons à une situation où il est possible d’obtenir des rendements qu’on n’avait pas vus depuis près de vingt ans.
Colin Martin, Schwab Center for Financial Research
La concentration technologique et les risques de synchronisation
Malgré ce regain d’intérêt, des analystes mettent en garde contre une vulnérabilité partagée : la dépendance excessive des actions et des obligations envers l’intelligence artificielle (IA). Les données d’Apollo Global Management révèlent que les dix plus grandes entreprises du S&P 500, menées par les secteurs de la technologie et de l’IA, représentent à elles seules une part majeure de l’indice global.
Ce poids se retrouve sur le marché de la dette. Sur l’ensemble des obligations de catégorie investissement (investment-grade) émises depuis le début de l’année, une forte proportion provenaient d’entreprises liées à l’intelligence artificielle.
Brent Wilsey, CIO de Wilsey Asset Management, insiste sur la nécessité absolue de diversifier les portefeuilles des deux côtés. Il conseille de se tourner vers des investissements plus conservateurs dans des entreprises solides et stables, telles que des acteurs de l’alimentation ou du transport, capables de croître quelles que soient les conditions économiques.
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