L’ère de la dissuasion nucléaire sans garde-fous s’ouvre, inquiétant les experts
WASHINGTON – Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, le monde se retrouve sans limites contraignantes sur l’accumulation des plus importantes forces nucléaires. L’expiration du traité New START le 5 février 2026 marque la fin des derniers accords limitant les arsenaux nucléaires des États-Unis et de la Russie, un développement qui suscite de vives inquiétudes parmi les experts en sécurité internationale.
New START, en vigueur depuis 2010, limitait le déploiement de 1 550 armes nucléaires stratégiques par pays, tout en encadrant les missiles et bombardiers porteurs de ces ogives. Le traité prévoyait également des inspections sur site, des échanges de données et des mécanismes pour éviter les interférences avec la surveillance par satellite. Il ne limitait cependant pas le nombre d’armes nucléaires en réserve.
L’absence de ces contraintes intervient à un moment particulièrement préoccupant. La Chine renforce rapidement ses forces nucléaires, tandis que les tensions entre les États-Unis, la Chine et la Russie s’intensifient. L’émergence de nouvelles technologies, comme les armes conventionnelles de précision et l’intelligence artificielle, complexifie davantage l’équilibre nucléaire.
« Il y a un réel potentiel de compétition nucléaire à trois, imprévisible », explique Matthew Bunn, chercheur à Harvard, dans une analyse récente. « Le risque de conflit nucléaire est plus élevé qu’il ne l’a été depuis des décennies. »
Un héritage de retenue remis en question
Les accords de contrôle des armements, bien que parfois critiqués pour leur complexité ou leur application imparfaite, offrent des avantages cruciaux, selon les experts. Ils favorisent la prévisibilité, limitant la pression pour accumuler des arsenaux en réaction à des scénarios pessimistes. Ils renforcent la transparence grâce à des échanges de données et des inspections, permettant à chaque partie de mieux comprendre les capacités de l’autre. Ils réduisent les incitations à une frappe préventive et contribuent à améliorer les relations internationales en signalant une volonté de limiter les forces nucléaires déployées contre soi.
L’histoire témoigne de l’importance de ces accords. Après la crise des missiles de Cuba en 1962, le président John F. Kennedy a compris les dangers d’une dissuasion nucléaire sans garde-fous. Il a rapidement négocié le Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires en 1963 et mis en place une ligne directe de communication avec Moscou. Depuis lors, chaque administration américaine a poursuivi des accords de contrôle des armements.
Les enjeux de la non-prolifération
L’absence de progrès en matière de contrôle des armements nucléaires pourrait également compromettre le régime de non-prolifération. Les pays qui se sont engagés à ne pas acquérir d’armes nucléaires, en vertu du Traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP), estiment que les puissances nucléaires doivent respecter leur obligation de négocier de bonne foi en vue du désarmement nucléaire.
La pression pour que d’autres pays se dotent de l’arme nucléaire pourrait s’accroître si les grandes puissances ne parviennent pas à démontrer leur engagement envers le désarmement. Maintenir le TNP et obtenir le soutien des pays non nucléaires pour des mesures de sécurité plus strictes ou des contrôles à l’exportation pourrait nécessiter que les puissances nucléaires acceptent au moins certaines contraintes.
Un avenir incertain
L’administration Trump avait déjà remis en question les accords de contrôle des armements, accusant la Russie et la Chine de mener des essais nucléaires illicites, sans toutefois fournir de preuves publiques solides. Le président Trump avait exprimé son désir de négocier un « meilleur » accord, incluant la Chine et limitant également les armes nucléaires non stratégiques de la Russie.
Cependant, aucune négociation n’est actuellement en cours. Parallèlement, une pression croissante s’exerce à Washington pour renforcer les forces nucléaires américaines afin de dissuader la Russie et la Chine, ainsi que la Corée du Nord. Les États-Unis disposent de centaines d’armes nucléaires en stockage, prêtes à être déployées, et développent de nouvelles armes, comme un missile de croisière nucléaire lancé depuis la mer.
[Vidéo YouTube intégrée : https://www.youtube.com/watch?v=rUXQun8Stvk – L’expiration du traité New START bouleverse des décennies de stabilité nucléaire internationale.]
« J’estime que les plus de 1 500 armes nucléaires stratégiques déjà déployées par les États-Unis offrent une dissuasion suffisante contre toute agression », estime l’analyste en sécurité nationale, « Et si les États-Unis commencent à se renforcer, la Russie répondra en nature, et la Chine pourrait aller encore plus loin. Une fois qu’une course aux armements à plusieurs parties est lancée, il sera plus difficile d’inverser sa dynamique. »
Malgré les défis, des intérêts nationaux communs pourraient inciter les États-Unis, la Russie et la Chine à éviter une course aux armements nucléaire incontrôlée. La Russie, bien que construisant une économie de guerre, est consciente de la disparité économique avec les États-Unis. La Chine, malgré sa puissance économique et manufacturière, serait également désavantagée par une escalade nucléaire.
Trouver un terrain d’entente pour de nouveaux accords ne sera pas facile. Des coalitions devront être formées dans chaque capitale pour convaincre que ces accords sont dans l’intérêt national. Il faudra également aborder les technologies non nucléaires qui affectent l’équilibre nucléaire, comme les cyberarmes et l’intelligence artificielle, dont la vérification serait complexe.
L’issue reste incertaine. Un revirement inattendu de l’administration Trump, acceptant une « pause stratégique » proposée par Vladimir Poutine, pourrait offrir un répit et permettre d’explorer des options avant que de nouvelles courses aux armements ne se solidifient. Cela donnerait également à Trump la possibilité de réaliser son objectif déclaré : conclure un accord réduisant les armes nucléaires et les dangers qu’elles représentent.
[Image intégrée : Une image d’un missile brisant la surface de l’océan, avec légende : Le développement par les États-Unis d’un nouveau type de missile de croisière nucléaire, capable d’être lancé depuis des sous-marins, ajoute une nouvelle dimension à la complexité de la situation. Source : U.S. Navy via Getty Images.]
