Les films brésiliens, miroirs d’une démocratie en péril, résonnent aux États-Unis
São Paulo, Brésil – Alors que les démocraties occidentales sont confrontées à des défis croissants, des films brésiliens récents offrent une perspective poignante sur les dangers de l’autoritarisme et l’importance de la mémoire collective. Des œuvres comme « L’Agent Secret » et « Je suis encore là » rencontrent un succès retentissant au Brésil, mais leur résonance s’étend désormais aux États-Unis, où elles rappellent des échos troublants de leur propre histoire politique récente.
« L’Agent Secret », nominé aux Oscars, suit Marcelo, un professeur traqué par un homme d’affaires vengeur pendant la dictature militaire brésilienne (1964-1985). Le film, porté par Wagner Moura, explore les traumatismes du passé à travers des archives sonores et des journaux, un écho à la quête de Tatiana Merlino, journaliste brésilienne, qui a enquêté sur la mort de son oncle, un militant communiste assassiné en 1971.
« Il est devenu nécessaire de se battre pour la mémoire, la vérité et la justice, car ces crimes commis par les agents de la dictature n’ont pas été punis à l’époque, et ne le sont toujours pas aujourd’hui », explique Merlino. Son combat personnel illustre une lutte plus large pour la reconnaissance des victimes et la responsabilisation des auteurs de violations des droits humains.
Le succès de ces films au Brésil coïncide avec une période de tensions politiques. Beaucoup y voient un rappel de ce qui aurait pu se produire si l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro avait réussi son tentative de coup d’État en 2022. Le 8 janvier 2023, des partisans de Bolsonaro ont pris d’assaut les bâtiments gouvernementaux à Brasília, un événement qui rappelle l’assaut du Capitole aux États-Unis le 6 janvier 2021.
Contrairement aux États-Unis, où l’affaire contre l’ancien président Trump a été abandonnée après sa réélection en 2024, le Brésil a engagé des poursuites, jugé et arrêté les conspirateurs, y compris Bolsonaro et des membres de son équipe.
« Bolsonaro ne vient pas de Mars », a déclaré Wagner Moura au Los Angeles Times en février. « Il est profondément enraciné dans l’histoire du pays. »
L’histoire brésilienne est marquée par un coup d’État soutenu par les États-Unis en 1964, qui a instauré une dictature militaire de 21 ans. Alessandra Gasparotto, professeure à l’Université fédérale de Pelotas, souligne que les effets de cette période résonnent encore aujourd’hui.
« C’était une dictature qui fonctionnait dans une perspective de construction d’une certaine légitimité, en maintenant le Congrès en fonction, mais bien sûr, après avoir purgé les dissidents », explique Gasparotto.
« Je suis encore là », vainqueur de l’Oscar du meilleur film international en 2025, dramatise la quête d’Eunice Paiva pour retrouver son mari, Rubens Paiva, un ancien député de gauche disparu en 1971. Son corps n’a jamais été retrouvé. L’histoire a marqué l’imaginaire collectif brésilien, au point que Bolsonaro, alors député, a craché sur un buste de Paiva lors d’une commémoration en 2014.
Marcelo Rubens Paiva, fils de Rubens Paiva et auteur du livre dont est tiré « Je suis encore là », souligne le rôle du cinéma dans la préservation de la mémoire. « Le cinéma de tous les pays a le rôle de préserver la mémoire », dit-il. « L’histoire est le récit des vainqueurs, tandis que l’art est celui des vaincus. »
La transition vers la démocratie au Brésil, amorcée à la fin des années 1980, a été marquée par un pacte de non-punition pour les crimes commis pendant la dictature. Cette amnistie, initialement destinée à faciliter la transition, a également protégé les responsables des violations des droits humains.
Ces films rappellent l’importance de la mémoire et de la justice. Tatiana Merlino, qui attend le procès de sa troisième tentative de poursuite contre le tortionnaire de son oncle, représente la troisième génération de sa famille à se battre pour la vérité.
« Ces films créent des liens avec le présent parce que comprendre le passé est important pour comprendre les contradictions d’aujourd’hui », explique Marcelo Rubens Paiva.
L’histoire américaine, marquée par l’esclavage et la ségrégation raciale, présente également des similitudes. Arthur Avila, professeur d’histoire à l’Université fédérale du Rio Grande do Sul, souligne l’existence d’une « tradition autoritaire locale » aux États-Unis, que Trump a su exploiter. Il met également en garde contre un processus de « dé-démocratisation » interne, caractérisé par le contrôle et le démantèlement des institutions, notamment les programmes promouvant la diversité, l’équité et l’inclusion.
« Nous pourrions assister à un virage autoritaire lent dans la politique nord-américaine qui n’a pas encore renversé le régime démocratique », considère Avila. « Mais si ce processus se poursuit, dans la prochaine décennie, les États-Unis pourraient devenir un État d’exception qui conserve les apparences démocratiques mais a été dépouillé de toute substance démocratique. »
Vidéo de la bande-annonce de "L’Agent Secret"
Vidéo de la bande-annonce de "Je suis encore là"
