L’Espagne ouvre ses portes : une politique d’immigration inédite face aux défis démographiques et économiques
ALICANTE, Espagne – Sur la côte méditerranéenne espagnole, les champs d’artichauts et les vergers de citronniers témoignent d’une réalité souvent ignorée dans le débat migratoire occidental : l’importance cruciale de la main-d’œuvre immigrée pour l’économie agricole. L’Espagne, autrefois pays d’émigration, est devenue une destination privilégiée pour les travailleurs d’Amérique latine et d’Afrique, et adopte une approche singulière face aux flux migratoires.
Alors que d’autres pays européens et les États-Unis renforcent leurs contrôles aux frontières, l’Espagne a annoncé en janvier une mesure historique : la régularisation du statut de centaines de milliers d’immigrants déjà présents sur son territoire. Il s’agit du processus de régularisation le plus important en Espagne depuis plus de deux décennies.
« Sans les immigrés, l’Espagne ne mangerait pas », affirme José Vicente Andreu, producteur de citrons dans la région d’Alicante et président de l’association agricole Asaja Alicante. Cette phrase résume l’interdépendance entre l’économie espagnole et la main-d’œuvre immigrée.
Selon un rapport de l’Institut Royal Elcano, 31% des travailleurs agricoles en Espagne étaient des immigrants issus de pays à revenu par habitant inférieur à celui de l’Espagne en 2024. José Andreu estime ce chiffre bien plus élevé, affirmant que jusqu’à 90% des cueilleurs de fruits et légumes sont des immigrés. Cette dépendance s’étend à d’autres secteurs : 71% des employés de maison, 45% du personnel de l’hôtellerie et 32% des ouvriers du bâtiment sont également originaires de pays à faible revenu.
Cette politique de régularisation est saluée par les défenseurs des droits des migrants, qui y voient une victoire pour la dignité humaine. Elle est également perçue par beaucoup comme une nécessité économique. L’économie espagnole a connu une croissance deux fois plus rapide que celle de ses voisins européens, et le gouvernement estime que les immigrés sont essentiels pour maintenir cette dynamique.
Cependant, cette ouverture suscite des inquiétudes. Le parti d’extrême droite Vox a mis en garde contre un « effet d’appel » qui pourrait entraîner un afflux continu d’immigrants et une insécurité accrue. Des pétitions locales demandent une présence policière renforcée autour des consulats étrangers, notamment algérien, submergés par les demandes de certificats de bonne conduite nécessaires à la régularisation.
María José, propriétaire d’une bijouterie à Alicante, exprime sa peur pour sa sécurité personnelle et celle du pays. Elle n’ose plus sortir seule, même pour faire ses courses.
Malgré ces craintes, les sondages d’opinion montrent que 42% des Espagnols considèrent que l’immigration légale est positive pour le pays, un chiffre supérieur à celui de la France (22%) et de l’Allemagne (24%). Le Premier ministre Pedro Sánchez a défendu cette approche dans un article publié dans le New York Times, soulignant la volonté de l’Espagne de défendre les valeurs de la démocratie.
L’histoire d’Omar, un Algérien en attente de papiers devant le consulat, illustre les difficultés rencontrées par les immigrés sans statut. Il travaille à des emplois précaires, peine à joindre les deux bouts et n’a pas accès aux soins de santé. « Je veux rester en Europe, mais sans papiers, je ne peux pas travailler. Et sans travail, je n’ai pas d’avenir », confie-t-il.
Ali, un Sénégalais arrivé l’année dernière, se retrouve dans une situation similaire. Il vend des lunettes de soleil bon marché aux touristes pour survivre, redoutant à chaque instant une intervention policière. « Je ferais n’importe quel autre travail – agricole, construction », dit-il. « Ce n’est pas une vie. »
La nouvelle loi, qui permet aux personnes ayant vécu en Espagne pendant au moins cinq mois avant le 31 décembre 2025 et ne présentant pas de casier judiciaire de demander un permis de séjour d’un an, est perçue comme un premier pas vers une vie plus normale pour des milliers de personnes.
Lina Vargas, une Équatorienne naturalisée espagnole, témoigne de la longue et difficile route qu’elle a parcourue pour s’intégrer. Aujourd’hui, elle dirige une entreprise de recyclage avec son mari. « Pour les autres, au moins, cela ne doit pas être aussi difficile », dit-elle.
Cependant, les observateurs soulignent que cette loi ne résout pas les problèmes de fond. L’Espagne doit améliorer sa réglementation en matière d’immigration et ses procédures d’entrée, comme le reste de l’Europe, afin de gérer efficacement les flux migratoires et de prévenir l’exploitation des travailleurs sans papiers.
