Duterte face à la CPI pour sa guerre contre la drogue aux Philippines
La Haye, Pays-Bas – L’ancien président philippin Rodrigo Duterte est confronté à des accusations de crimes contre l’humanité devant la Cour pénale internationale (CPI), dans le cadre d’une enquête sur sa controversée « guerre contre la drogue ». Une décision sur l’ouverture d’un procès est attendue en mai 2026, ce qui ferait de Duterte le premier ancien chef d’État asiatique à être jugé à La Haye.
La CPI accuse Duterte d’être un « complice indirect » dans la planification et l’exécution de meurtres systématiques. Les enquêteurs examinent au moins 78 cas de meurtre et de tentative de meurtre pour établir son implication directe. Il est également accusé d’avoir incité les forces de police et des tueurs à gages à « neutraliser » les suspects de trafic de drogue.
La « guerre contre la drogue » lancée par Duterte en 2016 a été marquée par une violence extrême et des accusations généralisées de violations des droits de l’homme. Selon les chiffres officiels de la police philippine, jusqu’à 7 000 personnes auraient été tuées entre 2016 et 2022. Cependant, des organisations de défense des droits de l’homme, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ainsi que la CPI, estiment que le nombre de victimes pourrait atteindre 30 000.
L’affaire de Paquito Mejos, un électricien de 53 ans et père de cinq enfants, illustre la brutalité de cette campagne. Mejos, occasionnellement consommateur de shabu (une forme de méthamphétamine), s’était livré aux autorités locales deux jours après avoir appris qu’il figurait sur une « liste de surveillance » des suspects de drogue. Le 14 octobre 2016, il a été abattu chez lui par quatre hommes masqués, avec la complicité des forces de police qui ont affirmé qu’il avait pointé une arme sur eux. Sa famille réfute ces allégations, affirmant qu’il n’avait ni arme ni drogue sur lui ce jour-là.
L’ascension politique de Duterte est intimement liée à sa réputation de pourfendeur du crime. En tant que maire de Davao, dans le sud des Philippines, pendant 22 ans, il a mis en place une politique de tolérance zéro et a donné aux forces de l’ordre les pleins pouvoirs pour utiliser la force létale. Il est même accusé d’avoir collaboré avec les « escadrons de la mort » de Davao, responsables de l’exécution de plus de 1 400 personnes entre 1998 et 2015, sans procès.
Bien que ces pratiques aient suscité l’indignation des organisations de défense des droits de l’homme, elles ont valu à Duterte une immense popularité auprès de la population locale, qui voyait en lui un rempart contre la criminalité et l’insécurité. Il a remporté l’élection présidentielle de 2016 avec une large majorité.
Une fois au pouvoir, Duterte a étendu sa « guerre contre la drogue » à l’échelle nationale. Si certains barons de la drogue ont été touchés, ce sont principalement les petits criminels, les consommateurs et des innocents qui ont été tués, en particulier dans les quartiers défavorisés de Manille et d’autres villes.
Ses déclarations incendiaires ont régulièrement choqué la communauté internationale. En 2016, il a exhorté les habitants des bidonvilles de Manille à tuer les toxicomanes, affirmant avoir lui-même pratiqué cette méthode à Davao. Il a même comparé sa guerre contre la drogue aux crimes du nazisme, déclarant qu’il aimerait « abattre » les trois millions de toxicomanes des Philippines.
Malgré les critiques, la « guerre contre la drogue » n’a pas été officiellement abandonnée sous la présidence de son successeur, Ferdinand Marcos Jr., fils de l’ancien dictateur. De nombreuses réglementations de l’ère Duterte restent en vigueur, et des cas d’exécutions extrajudiciaires continuent d’être signalés, bien qu’en nombre légèrement réduit, selon Amnesty International.
Vidéo intégrée : Relief for wives of Duterte’s drug war victims – DW News
L’enquête de la CPI et le procès potentiel de Duterte représentent un tournant dans la lutte contre l’impunité pour les crimes commis dans le cadre de la « guerre contre la drogue » aux Philippines. L’issue de cette affaire aura des implications importantes pour la justice et les droits de l’homme dans le pays et au-delà.
