Russie : La pression monte sur Telegram, plateforme vitale pour l’information et la communication
Moscou – Les autorités russes intensifient leur pression sur l’application de messagerie Telegram, accusée de ne pas lutter suffisamment contre la fraude et de ne pas protéger les données des utilisateurs. Cette escalade, annoncée par le régulateur des communications Roskomnadzor, intervient alors que Telegram est devenu un pilier central de l’information, de la communication et même de la guerre pour des millions de Russes.
Avec 93,6 millions d’utilisateurs en Russie – soit plus de 60% de la population – Telegram est bien plus qu’une simple application de messagerie. Il s’est transformé en une plateforme numérique tout-en-un, un modèle que le Kremlin ambitionne de reproduire avec son propre messager étatique, Max, lancé l’année dernière.
“Telegram est la raison pour laquelle j’ai parfois un temps d’écran exorbitant”, confie un utilisateur russe à The Moscow Times. “C’est l’application que j’ouvre en premier au réveil. Je reçois des notifications en permanence.”
Un écosystème d’information en pleine expansion
Presque tous les principaux médias et sites d’information russes disposent désormais d’une chaîne Telegram, certains publiant exclusivement sur cette plateforme. Ces chaînes comptent souvent des centaines de milliers, voire des millions d’abonnés, et sont gérées par des équipes dédiées. Pour beaucoup, Telegram est devenu une source d’information unique, permettant aux utilisateurs de suivre l’actualité en temps réel, sans l’algorithme de tri des informations des réseaux sociaux traditionnels.
Des médias indépendants exilés comme Meduza (1,1 million d’abonnés) et TV Rain (442 000 abonnés), ainsi que le service russe de la BBC (387 000 abonnés), utilisent également Telegram pour atteindre un public russe de plus en plus restreint dans son accès à l’information libre. Des chaînes comme Ostorozhno Novosti, Mash et Baza, opérant à la fois depuis la Russie et l’étranger, rivalisent en audience avec les médias traditionnels.
Communication directe et enjeux de la guerre en Ukraine
Telegram est également un outil de communication privilégié pour les responsables gouvernementaux, des gouverneurs régionaux aux ministères, qui l’utilisent pour informer et interagir avec les citoyens. Dans la région de Belgorod, régulièrement frappée par des frappes ukrainiennes, le gouverneur Vyacheslav Gladkov utilise Telegram pour fournir des mises à jour en temps réel sur les coupures de courant et les perturbations des services publics.
Le ministère russe de la Défense publie régulièrement des mises à jour et des images de l’invasion de l’Ukraine sur sa chaîne Telegram, qui compte plus de 600 000 abonnés. L’application est également utilisée par les troupes russes et ukrainiennes pour la communication tactique et opérationnelle, notamment pour organiser la logistique, collecter des fonds et partager des informations sur le terrain. Des experts soulignent que cette utilisation rend Telegram particulièrement difficile à remplacer.
Des blogueurs pro-guerre, comme Fighterbomber, ont exprimé leur inquiétude face aux restrictions imposées par Roskomnadzor, soulignant l’importance de Telegram pour la diffusion de la perspective russe à l’étranger et le recrutement d’agents en Ukraine.
Un outil de communication polyvalent
Au-delà de l’actualité et de la guerre, Telegram est devenu un espace de microblogging, un outil de travail et un moyen pour les entreprises de promouvoir leurs produits et services. Des graphistes, des voyageurs et des professionnels de tous horizons utilisent Telegram pour se connecter, partager des informations et développer leurs activités.
Malgré les restrictions croissantes, les Russes semblent relativement peu préoccupés, beaucoup ayant déjà recours à des VPN pour contourner les blocages. “Tout le monde utilise Telegram. Presque tout le monde a un VPN”, explique un habitant de Lipetsk. “Après le blocage de YouTube en 2024, il y a eu un tournant : tout le monde a acheté un VPN et a cessé de se soucier des blocages supplémentaires.”
La pression sur Telegram s’inscrit dans un contexte plus large de répression de la liberté d’expression en Russie, où les médias indépendants sont de plus en plus marginalisés et où le gouvernement cherche à contrôler l’accès à l’information. The Moscow Times, désigné comme organisation “indésirable” par le gouvernement russe, continue de rendre compte de ces développements, malgré les risques encourus par ses journalistes.
