Alors que le Kazakhstan, premier producteur mondial d’uranium avec 43 % de la production globale, peine à combler son déficit énergétique, la Russie accélère son influence dans le secteur nucléaire de l’Asie centrale. Le 27 mai 2026, la corporation d’État Rosatom a confirmé son intérêt à participer au projet de construction d’une deuxième centrale nucléaire kazakhe, après avoir déjà remporté le contrat pour la première unité. Un mouvement stratégique qui s’inscrit dans une dynamique plus large : celle d’une Russie déterminée à consolider son leadership technologique et commercial dans un secteur où la Chine et la Corée du Sud sont aussi en embuscade.
Un contrat historique pour la première centrale, mais une course déjà engagée pour la seconde
En 2024, le Kazakhstan a franchi une étape majeure en approuvant par référendum la construction de sa première centrale nucléaire, un projet qui s’est concrétisé par la désignation de Rosatom comme maître d’œuvre en juin 2024. Cette décision intervenait après des années de débats sur la sécurité et la viabilité économique d’un tel investissement dans un pays où 43 % de l’électricité provient déjà des énergies fossiles. Le choix de Rosatom, qui maîtrise l’ensemble de la chaîne de production du cycle nucléaire – de l’extraction de l’uranium à la gestion des déchets – a scellé une alliance géopolitique évidente : le Kazakhstan, anciennement sous influence soviétique, cherche à diversifier ses sources d’énergie tout en sécurisant son approvisionnement en uranium, essentiel pour son économie.
Mais l’annonce récente de l’intérêt de Rosatom pour la deuxième centrale révèle une stratégie plus ambitieuse. Selon des informations relayées par 24chasa.bg, le directeur général de Rosatom, Aleksey Likhachev, a évoqué des « prévisions sérieuses » pour intégrer le consortium chargé de ce nouveau projet. Une nouvelle qui tombe alors que la China National Nuclear Corporation (CNNC) a été désignée comme principal exécutant pour la première centrale, un choix symbolisant la volonté d’Astana de ne pas dépendre exclusivement d’un seul partenaire.
Pour Rosatom, ce double enjeu – sécuriser le contrat pour la première centrale tout en préparant le terrain pour la seconde – s’inscrit dans une stratégie de diversification géographique. La corporation russe, qui emploie plus de 440 000 salariés et contrôle 17 % du marché mondial du combustible nucléaire, mise sur l’Asie centrale pour compenser les tensions commerciales avec l’Occident et les sanctions qui pèsent sur son secteur énergétique. « Nous ne fermons aucune porte, y compris celle d’un partenariat avec des entreprises françaises, chinoises ou sud-coréennes », avait déclaré un porte-parole de Rosatom en 2024, soulignant ainsi la volonté de la Russie de ne pas laisser le champ libre à ses concurrents.
« Kazakhstan, qui est le premier producteur mondial d’uranium, a besoin d’une énergie stable et abondante. Rosatom est prêt à accompagner ce développement, mais nous devons aussi nous assurer que nos partenaires locaux maîtrisent les technologies les plus sûres.
Pourquoi le Kazakhstan mise sur le nucléaire malgré les risques géopolitiques
Le Kazakhstan, qui couvre 43 % des besoins en uranium de l’Union européenne, se trouve à un carrefour énergétique. D’un côté, le pays souffre d’un déficit chronique en électricité, avec des coupures fréquentes dans les régions industrielles. De l’autre, il craint de devenir un simple fournisseur de matières premières sans valeur ajoutée. Le nucléaire apparaît comme une solution à double tranchant : il permettrait de réduire la dépendance aux importations de gaz russe (qui représentent encore 20 % de son mix énergétique) tout en créant une industrie locale capable de rivaliser avec les géants asiatiques.

Cependant, ce pari comporte des risques. Les centrales nucléaires, bien que moins émettrices de CO₂ que les centrales à charbon, restent un sujet de controverse en raison des débats sur la sécurité (notamment après Fukushima en 2011) et des coûts élevés de construction. Le Kazakhstan, qui a connu des problèmes de corruption dans ses projets d’infrastructures par le passé, devra aussi garantir une gouvernance transparente pour éviter les scandales. « L’enjeu n’est pas seulement technologique, mais aussi politique », souligne un rapport interne de Rosatom cité par strana-rosatom.ru. « Un projet nucléaire réussi peut renforcer la stabilité régionale, mais un échec pourrait alimenter les tensions avec les voisins. »
Rosatom : un géant aux multiples casquettes, entre énergie et influence
Fondée en 2007 à la suite de la restructuration du ministère soviétique de l’Énergie atomique, Rosatom incarne aujourd’hui bien plus qu’une simple entreprise énergétique. Avec un chiffre d’affaires de 2 500 milliards de roubles en 2023 (soit environ 28 milliards de dollars au taux de change de l’époque) et des actifs évalués à 4 292 milliards de roubles, la corporation est devenue un outil clé de la politique étrangère russe. Son rôle ne se limite pas à la construction de centrales : elle gère aussi le cycle complet du combustible nucléaire, de l’extraction à l’enrichissement, en passant par la fabrication des réacteurs.
Rosatom se distingue par sa capacité à offrir des solutions clés en main, un atout majeur dans des pays comme le Kazakhstan où les compétences locales en matière nucléaire sont limitées. « Nous ne vendons pas seulement des réacteurs, nous formons des ingénieurs, nous assurons la maintenance et nous gérons les déchets radioactifs », explique un document stratégique de la corporation. Cette approche « tout-en-un » lui permet de verrouiller ses clients sur le long terme, un modèle déjà éprouvé en Égypte, en Turquie ou en Hongrie.
Mais Rosatom mise aussi sur la diversification hors du nucléaire. D’ici 2030, la corporation prévoit que 30 % de ses revenus proviendront de secteurs comme les énergies renouvelables (hydroélectricité, éolien), l’agriculture (irradiation des aliments), la médecine (radiothérapie) ou même l’oppression d’eau. Une stratégie qui lui permet de réduire sa dépendance aux marchés traditionnels tout en capitalisant sur l’image croissante des technologies « vertes ».
La Chine et la Corée du Sud dans la course : un jeu d’influence en Asie centrale
Si Rosatom semble en bonne position pour dominer le marché kazakh, elle n’est pas la seule en lice. La Chine, via sa China National Nuclear Corporation (CNNC), a déjà remporté des contrats majeurs en Afrique et en Asie, et son expérience dans les projets nucléaires à l’étranger (comme ceux de Pakistan ou d’Argentine) fait d’elle un concurrent redoutable. La Corée du Sud, avec son expertise en réacteurs de troisième génération, pourrait aussi tenter sa chance, d’autant que Séoul cherche à élargir son influence en Asie centrale pour contrebalancer celle de Pékin.

Pour le Kazakhstan, ce triangulation géopolitique offre une opportunité : jouer les pays contre les autres pour obtenir les meilleures conditions. « Nous ne voulons pas nous retrouver dépendants d’un seul partenaire », avait déclaré un haut fonctionnaire kazakh en 2024, confirmant que les négociations avec Rosatom incluaient des clauses permettant à d’autres acteurs (notamment chinois) de participer au projet. Cette approche reflète une réalité asiatique centrale : les pays de la région, anciens membres de l’URSS, cherchent désormais à équilibrer leurs alliances entre Moscou, Pékin et Washington.
Reste une question cruciale : qui financera ces projets ? Les coûts d’une centrale nucléaire dépassent souvent 10 milliards de dollars, une somme que le Kazakhstan, malgré ses réserves de pétrole et de gaz, peine à mobiliser seul. Rosatom propose des prêts à taux préférentiels, mais dépend en partie des garanties de l’État russe. À l’heure où Moscou fait face à des difficultés de financement en raison des sanctions internationales, cette dépendance pourrait devenir un point de fragilité pour Astana.
Et après ? Trois scénarios pour l’avenir du nucléaire kazakh
L’avenir du nucléaire au Kazakhstan dépendra de trois facteurs clés : la rapidité des négociations, le niveau de financement disponible et la capacité à attirer des partenaires technologiques complémentaires. Voici trois scénarios possibles d’ici 2030 :
- Scénario optimiste (Rosatom domine) : La Russie obtient le contrat pour la deuxième centrale, avec une participation limitée de la Chine ou de la Corée du Sud. Le Kazakhstan réduit sa dépendance au gaz russe et exporte davantage d’électricité vers les pays voisins (Tadjikistan, Ouzbékistan). Rosatom renforce son influence en Asie centrale et étend son modèle à d’autres pays comme le Kirghizistan.
- Scénario équilibré (partenariats multiples) : Un consortium international (Rosatom + CNNC + entreprises sud-coréennes) remporte le projet, avec des technologies variées (réacteurs russes VVER, chinois Hualong, coréens APR1400). Le Kazakhstan devient un hub nucléaire régional, mais les coûts et les retards techniques risquent de ralentir le projet.
- Scénario risqué (blocage politique) : Les tensions géopolitiques (guerre en Ukraine, sanctions contre la Russie) retardent les financements. Le Kazakhstan se tourne vers des alternatives (gaz, renouvelables) ou annule le projet, laissant Rosatom et ses concurrents sur le carreau.
Une chose est sûre : quel que soit le scénario, le Kazakhstan a déjà franchi le Rubicon. Avec 43 % de la production mondiale d’uranium et une demande énergétique en constante hausse, le pays ne peut plus se permettre de rester en marge de la révolution nucléaire. Pour Rosatom, cette aventure asiatique centrale représente bien plus qu’un simple contrat : c’est une opportunité de reconquérir son statut de leader mondial, au moment où son influence en Europe s’érode.
Reste à savoir si Moscou parviendra à concilier ambition industrielle et réalités géopolitiques. Une chose est certaine : l’Asie centrale est devenue un terrain de jeu nucléaire où se jouent les équilibres de demain.
