L’essor des petits porteurs bouscule les marchés : un nouveau facteur de risque émerge
NEW YORK – L’arrivée massive des investisseurs particuliers sur les marchés boursiers depuis 2020, représentant désormais près d’un tiers des flux d’investissement aux États-Unis, ne se limite pas à des flambées spéculatives sur des actions dites « mèmes ». Un nouveau facteur comportemental, baptisé le « facteur pari » par certains experts, modifie en profondeur la dynamique des marchés, et pourrait prendre de court les investisseurs traditionnels.
Ce phénomène, qui se manifeste par une corrélation croissante entre les actions et les cryptomonnaies, est particulièrement préoccupant pour les gestionnaires de risques et les investisseurs quantitatifs. Les modèles de backtesting traditionnels, utilisés pour évaluer la performance des stratégies d’investissement, ne prennent pas en compte cette nouvelle variable.
« Si vous tradez le Nasdaq, vous devez réaliser que ce qui se passe dans le monde des cryptomonnaies va vous affecter, alors qu’avant vous n’aviez pas à vous en soucier », explique Harindra de Silva, responsable de la recherche et gestionnaire de portefeuille chez AJO Vista, une société de gestion quantitative. « Un effondrement majeur du marché crypto, comme un événement de type FTX, aura des répercussions sur certaines actions du Nasdaq, pas toutes, mais certaines seront touchées. »
Une corrélation grandissante avec les cryptomonnaies
Avant 2019, la corrélation entre les actions et les cryptomonnaies était quasi inexistante. Depuis, elle a grimpé à environ 0,4, selon des données de la CME Group. Une étude de l’Institut monétaire international (FMI) publiée en janvier 2022 a révélé que l’influence du Bitcoin sur le S&P 500 était désormais comparable à celle du Russell 2000, un indice regroupant des petites capitalisations américaines.
Cette convergence s’explique par la domination des investisseurs particuliers sur le marché des cryptomonnaies, un marché où les valorisations ne sont pas basées sur des flux de trésorerie réels, mais uniquement sur les anticipations futures. Les cryptomonnaies servent ainsi de baromètre de la spéculation.
Des actions à risque variable
L’impact du « facteur pari » n’est pas uniforme. Certaines actions sont plus sensibles que d’autres. Une analyse menée par AJO Vista, utilisant l’Indice de Connectivité Totale (développé initialement par le FMI), révèle que les entreprises bénéficiant directement de l’activité spéculative – DraftKings (paris sportifs), Robinhood (plateforme de trading) et Coinbase (échange de cryptomonnaies) – sont les plus exposées. La connectivité des rendements entre ces actions et un panier de cryptomonnaies (Bitcoin, Ethereum, Dogecoin) atteint 55 à 60 %.
À l’inverse, les entreprises du secteur des services publics semblent largement immunisées, avec une connectivité des rendements comprise entre 30 et 45 %. Les actions technologiques, largement détenues par les investisseurs institutionnels, se situent dans une zone intermédiaire, avec une connectivité moyenne de 45 %, pouvant atteindre 60 % par moments.
Un potentiel de profit… et de risque
Ce nouveau facteur de risque pourrait également offrir des opportunités de profit. Harindra de Silva suggère qu’il est possible d’isoler le « facteur pari » grâce à une analyse en composantes principales, en combinant les performances d’actions comme DraftKings et Robinhood avec celles des cryptomonnaies. Cela permettrait de créer un indicateur tradable de l’intensité du capital spéculatif.
« Si l’on considère que les parieurs qui recherchent des gains rapides finissent par perdre de l’argent à long terme, il serait potentiellement rentable de parier contre le facteur pari », explique-t-il.
Les gestionnaires de risques, quant à eux, doivent surveiller de près l’évolution de la connectivité entre la volatilité des actions et celle des cryptomonnaies. Une augmentation de cette connectivité signalerait une érosion du tampon constitué par les investisseurs institutionnels, rendant les actions plus vulnérables aux ventes paniques des investisseurs particuliers.
L’intérêt croissant des institutions pour le crypto
L’attention se porte également sur l’intérêt croissant des institutions financières pour les cryptomonnaies. En fin d’année 2023, la fondation Harvard a investi plus de 440 millions de dollars, soit environ un cinquième de ses avoirs en actions, dans un ETF Bitcoin. Cette tendance pourrait entraîner une duplication involontaire de l’exposition au « facteur pari ».
Ce phénomène souligne la nécessité pour les investisseurs de comprendre les nouvelles dynamiques du marché et d’adapter leurs stratégies en conséquence. L’ère de la spéculation numérique est bien en marche, et elle redéfinit les règles du jeu.
[Image d’illustration : graphique montrant la corrélation croissante entre le S&P 500 et le Bitcoin. Source : Bloomberg]
[Lien vers l’étude du FMI : https://www.imf.org/en/publications/global-financial-stability-notes/issues/2022/01/10/cryptic-connections-511776]
[Lien vers l’article de la CME Group : https://www.cmegroup.com/openmarkets/economics/2025/Why-Bitcoins-Relationship-with-Equities-Has-Changed.html]
