Course aux sommets : quand l’alpinisme se mêle à la politique et au nationalisme
URSS, France, Espagne : l’ascension des montagnes, un enjeu de prestige national depuis le XIXe siècle.
L’alpinisme, souvent perçu comme un défi personnel face à la nature, a été, et reste, profondément marqué par des considérations politiques et nationalistes. Des sommets conquis au nom de l’idéologie, des expéditions financées par l’État pour glorifier une nation, des drapeaux plantés comme symboles de domination : l’histoire de l’alpinisme révèle une compétition féroce pour la conquête des plus hauts reliefs du monde.
L’exemple du pico Comunismo, dans les Andes, est particulièrement frappant. Initialement nommé d’après Staline jusqu’en 1966, ce sommet de 7 495 mètres illustre la volonté des régimes communistes de marquer leur territoire, même dans les hauteurs. L’idéologie était poussée à l’extrême, avec des sommets “déclarés vierges” et attribués à ceux qui les escaladaient pour la première fois, à condition qu’ils soient politiquement fiables.
Mais le nationalisme n’est pas l’apanage des régimes communistes.Dès le XIXe siècle, la conquête du Cervino a été le théâtre d’une rivalité intense entre alpinistes britanniques et italiens. En 1865, l’Anglais Edward whymper a finalement triomphé, mais l’histoire raconte qu’un guide italien a tenté de le retarder pour favoriser la victoire de ses compatriotes.
En Espagne, l’ascension de l’Orange à Bulnes en 1904 par les Marqués de Pidal est également motivée par un sentiment nationaliste. Craignant que des alpinistes anglais ne soient les premiers à conquérir ce sommet, ils se sont lancés dans l’ascension pour préserver le prestige national.
Plus tard, l’expédition française de Maurice Herzog en 1950, qui a permis la première ascension d’un sommet de plus de 8 000 mètres, l’Annapurna, a été présentée comme un acte national. Financée par l’État et par une collecte de fonds populaire, elle visait à unir la nation autour d’un objectif commun et à restaurer l’image de la France sur la scène internationale. Le drapeau tricolore, planté au sommet, symbolisait cette victoire nationale.
Un héritage complexe
Ces exemples, parmi d’autres, démontrent que l’alpinisme n’est pas une activité neutre. Il est souvent instrumentalisé par les États et les idéologies pour affirmer leur puissance et leur prestige. Cette dimension politique de l’alpinisme, bien que parfois oubliée, est essentielle pour comprendre l’histoire de cette discipline et ses enjeux contemporains.
Aujourd’hui, si la compétition nationaliste semble moins prégnante, la conquête des sommets reste un symbole de dépassement de soi et de courage. Cependant, il est vital de se souvenir que l’histoire de l’alpinisme est également une histoire de rivalités, de propagande et de domination. L’ascension des montagnes, même la plus solitaire, porte en elle les traces d’un passé complexe et souvent controversé.
