Les prix des smartphones et des appareils électroniques grand public pourraient augmenter significativement d’ici la fin de l’année, sous l’effet d’une crise des composants électroniques déclenchée par la demande explosive en intelligence artificielle. Selon les géants du secteur, les coûts des puces mémoire et des processeurs ont bondi, forçant Apple, Microsoft et d’autres à réviser leurs stratégies de prix. La hausse, déjà anticipée pour les modèles haut de gamme comme l’iPhone 18 Pro Max prévu en septembre 2026, pourrait concerner l’ensemble du marché d’ici 2027.
Cette tendance s’inscrit dans un contexte plus large de tensions sur la chaîne d’approvisionnement électronique, aggravée par des facteurs structurels et conjoncturels. Les acteurs du secteur, des fabricants de semi-conducteurs aux équipementiers, alertent depuis plusieurs mois sur une pression croissante sur les coûts, avec des répercussions directes sur les prix finaux pour les consommateurs. Les analystes de Counterpoint Research, Omdia et TrendForce estiment que les prix des puces mémoire pourraient augmenter de 20 à 30 % d’ici fin 2024, contre une hausse de 5 à 10 % prévue initialement. Cette révision s’appuie sur des données recueillies auprès de 150 fournisseurs et fabricants dans le monde, dont Samsung Electronics, SK Hynix et Micron Technology, qui représentent ensemble plus de 60 % de la production mondiale de mémoire.
Pourquoi les prix des smartphones et ordinateurs vont-ils exploser ?
La cause principale réside dans l’effondrement des stocks de mémoire vive (RAM) et de puces dédiées aux infrastructures d’IA, où la demande mondiale a dépassé l’offre. Comme l’a souligné Tim Cook, PDG d’Apple, dans une interview publiée le 15 mai 2024 par le Wall Street Journal : « Les consommateurs montrent une demande accrue pour les appareils, mais l’offre se réduit et les fabricants de mémoire appliquent des hausses de prix sans précédent. » Cette pénurie touche particulièrement les composants critiques : les puces DRAM (mémoire vive) et NAND flash (mémoire de stockage), essentielles pour les smartphones, les ordinateurs et les data centers d’IA.
« Les consommateurs montrent une demande accrue pour les appareils, mais l’offre se réduit et les fabricants de mémoire appliquent des hausses de prix sans précédent. »
Tim Cook, PDG d’Apple, cité par Wall Street Journal (15 mai 2024)
Cette situation s’explique par plusieurs facteurs concomitants. D’abord, la course aux infrastructures d’IA a provoqué une hausse spectaculaire de la demande en puces spécialisées. Selon les données de JEDEC (l’organisme de normalisation des semi-conducteurs), les ventes de puces dédiées à l’IA ont progressé de 45 % en 2023, avec une croissance annuelle estimée à 30 % par an jusqu’en 2027. Les géants du cloud comme Microsoft Azure, Google Cloud et Amazon Web Services (AWS) ont massivement investi dans des data centers équipés de GPU NVIDIA H100 et AMD Instinct MI300, ce qui a absorbé une part croissante de la production de mémoire.

Parallèlement, les délais de production des usines de semi-conducteurs se sont allongés en raison de retards dans la construction de nouvelles capacités. Par exemple, TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), le premier fondeur mondial, a annoncé en février 2024 que ses usines de 3 nm et 2 nm subissaient des retards en raison de pénuries de machines de lithographie extrême ultraviolet (EUV), fournies par ASML. Ces machines, dont le coût dépasse 200 millions de dollars pièce, sont en nombre limité, et leur production est concentrée aux Pays-Bas. Mark Liu, PDG de TSMC, a déclaré lors de l’assemblée générale annuelle du 28 février 2024 que « l’approvisionnement en machines EUV reste un goulot d’étranglement critique », ce qui limite la capacité à produire des puces avancées en quantité suffisante.
Un autre facteur aggravant est la concentration de la production de mémoire en Asie. Les trois principaux fabricants – Samsung Electronics, SK Hynix (Corée du Sud) et Micron Technology (États-Unis) – représentent plus de 80 % du marché mondial des puces DRAM et NAND. Toute perturbation dans cette région, comme les restrictions commerciales entre les États-Unis et la Chine ou les tensions géopolitiques en mer de Chine méridionale, peut avoir un impact immédiat sur l’offre. En octobre 2023, les États-Unis ont renforcé les contrôles sur les exportations de technologies de pointe vers la Chine, ce qui a ralenti les investissements des fabricants coréens et japonais dans leurs usines chinoises. Kim Hyung-soo, PDG de SK Hynix, a averti en mars 2024 que « les incertitudes géopolitiques compliquent la planification de la production à long terme ».
Enfin, la demande des consommateurs reste forte, malgré un ralentissement économique dans certaines régions. Selon IDC, les ventes mondiales de smartphones devraient atteindre 1,3 milliard d’unités en 2024, en hausse de 3,5 % par rapport à 2023. Les modèles haut de gamme, comme l’iPhone 15 Pro et les Samsung Galaxy S24 Ultra, continuent de dominer le marché, avec des prix de vente moyens en augmentation. Apple a déjà ajusté ses prévisions pour le trimestre avril-juin 2024, annonçant une croissance des revenus de 3 % en glissement annuel, partiellement attribuée à des « pressions sur les coûts des composants » lors de son appel aux résultats du 29 avril 2024.
Quels composants sont les plus touchés ?
Les puces les plus affectées par cette crise sont celles utilisées à la fois dans les smartphones et les data centers d’IA. Voici les principaux composants concernés, avec leurs impacts sur les prix :

- Puces DRAM (mémoire vive) : Utilisées dans les smartphones, ordinateurs et serveurs, leur prix a augmenté de 15 à 25 % depuis début 2024, selon TrendForce. Samsung et SK Hynix ont annoncé des hausses de prix en mars 2024, justifiées par la « demande sans précédent des data centers ». Les modèles LPDDR5X (utilisés dans les iPhone et Galaxy) pourraient voir leurs coûts augmenter de 20 % d’ici fin 2024.
- Puces NAND flash (mémoire de stockage) : Essentielles pour les téléphones et les SSD, leur prix a progressé de 10 à 18 % depuis janvier. Micron a révélé dans son rapport du 25 avril 2024 que les stocks de NAND 3D TLC (utilisée dans les iPhone et MacBook) étaient « au niveau le plus bas depuis 2018 ». Les analystes de Omdia prévoient une hausse supplémentaire de 15 % en 2025.
- Processeurs mobiles (SoC) : Les puces comme l’Apple A17 Pro ou le Qualcomm Snapdragon 8 Gen 3 dépendent de la disponibilité de la mémoire et des capacités de fabrication. Qualcomm a indiqué dans son appel du 2 avril 2024 que « les coûts des composants externes représentent désormais 30 % du prix de revient d’un smartphone », contre 20 % en 2022.
- Puces dédiées à l’IA (GPU/TPU) : Les NVIDIA H100 et AMD Instinct MI300, utilisées dans les data centers, ont vu leurs prix augmenter de 30 à 40 % depuis 2023. NVIDIA a rapporté lors de son appel du 24 avril 2024 que la demande pour ces puces dépassait « toutes les prévisions », avec des listes d’attente de plusieurs mois pour les commandes.
Ces hausses de coûts se répercutent directement sur les prix finaux. Par exemple, le Samsung Galaxy S24 Ultra, lancé à 1 599 $ en janvier 2024, pourrait voir son prix augmenter de 100 à 150 $ d’ici fin 2024, selon des sources internes citées par Bloomberg. De même, Apple pourrait être contraint de revoir à la hausse les prix de l’iPhone 18 Pro Max, initialement prévu à 1 599 $, pour atteindre 1 700 $ ou plus, comme le suggèrent des rumeurs relayées par Mark Gurman (The Information) en mai 2024.
Quelles sont les réactions des acteurs du secteur ?
Face à cette crise, les fabricants de smartphones et les équipementiers adoptent des stratégies variées, allant de la renégociation des contrats avec les fournisseurs à la réduction des fonctionnalités des appareils.
Apple a déjà commencé à ajuster sa production. Lors de son appel aux résultats du 29 avril 2024, Luca Maestri, directeur financier, a indiqué que « nous surveillons de près les coûts des composants et nous nous attendons à des pressions supplémentaires dans les trimestres à venir ». La société a également reporté le lancement de certaines fonctionnalités de l’iPhone 18, comme la puce M3 Pro pour les modèles haut de gamme, en raison des retards dans l’approvisionnement en mémoire. Kuzman Sechkov, analyste chez Bank of America, estime que « Apple pourrait être contraint de réduire les capacités de stockage de base de ses iPhone, passant de 128 Go à 64 Go comme option d’entrée de gamme ».
Samsung a, quant à elle, annoncé en mai 2024 un partenariat renforcé avec SK Hynix pour sécuriser l’approvisionnement en mémoire. Lee Jae-yong, vice-président de Samsung, a déclaré lors d’une conférence à Séoul que « nous devons diversifier nos sources d’approvisionnement pour éviter une dépendance excessive à un seul fournisseur ». La société a également accéléré la construction d’une nouvelle usine de NAND flash en Texas, prévue pour 2025, afin de réduire sa dépendance à la Corée du Sud.
Qualcomm a pris des mesures similaires en diversifiant ses partenariats. Lors de son appel du 2 avril 2024, Craig Montgomery, PDG, a souligné que « nous travaillons avec TSMC et Samsung pour garantir un approvisionnement stable en puces ». La société a également lancé une nouvelle gamme de processeurs Snapdragon 8 Gen 4 avec des optimisations pour réduire la consommation de mémoire, une réponse directe à la pénurie.
Côté régulateurs, les autorités américaines et européennes surveillent de près cette situation. La FTC (Federal Trade Commission) a ouvert une enquête en avril 2024 pour évaluer si les hausses de prix des semi-conducteurs pourraient constituer une entente illicite entre les fabricants. Lina Khan, présidente de la FTC, a déclaré dans un communiqué que « les consommateurs méritent des explications claires sur les raisons de ces hausses de prix ». En Europe, la Commission européenne a lancé une consultation publique sur les pratiques de fixation des prix dans le secteur des semi-conducteurs, dans le cadre de son plan Chips Act visant à renforcer l’autonomie stratégique de l’UE.
Quels sont les scénarios possibles pour 2025 et 2026 ?
Plusieurs scénarios se dessinent pour les prochaines années, selon les analystes et les acteurs du secteur. Voici les trois principaux :
- Scénario 1 : Stabilisation progressive (2025) – Si les nouvelles capacités de production (usines de TSMC, Samsung et Micron) entrent en service à temps, les prix pourraient se stabiliser d’ici 2025. TrendForce prévoit une normalisation des stocks de mémoire d’ici mi-2025, avec un retour à des hausses modérées (5 % par an). Cependant, ce scénario dépend de la résolution des tensions géopolitiques et de l’accélération des investissements dans les machines EUV.
- Scénario 2 : Pénurie prolongée (2026) – Si les retards dans la construction des usines persistent, les prix pourraient continuer à augmenter jusqu’en 2026. Omdia estime que dans ce cas, les prix des smartphones pourraient progresser de 15 à 20 % en deux ans, avec un impact majeur sur les modèles d’entrée et milieu de gamme. Apple et Samsung pourraient être contraints de réduire les capacités de stockage ou d’augmenter les prix de manière plus aggressive.
- Scénario 3 : Innovation technologique (2027 et au-delà) – À plus long terme, les avancées dans les technologies de mémoire (comme la mémoire 3D XPoint d’Intel ou les puces à base de graphène) pourraient réduire les coûts. Cependant, ces innovations sont encore en phase de développement et ne seront pas disponibles avant 2027 ou 2028. En attendant, les consommateurs devront faire face à des prix élevés.
Un élément clé à surveiller est l’évolution de la demande en IA. Si les entreprises réduisent leurs investissements dans les data centers (en raison d’un ralentissement économique ou de régulations plus strictes), la pression sur les prix des composants pourrait diminuer. À l’inverse, si la course à l’IA s’accélère (avec l’arrivée de nouveaux modèles comme Gemini 2.0 de Google ou GPT-5), la pénurie pourrait s’aggraver.
Quelles conséquences pour les consommateurs ?
Les consommateurs devront s’adapter à plusieurs changements majeurs dans les prochains mois :
- Augmentation des prix : Les smartphones et ordinateurs pourraient devenir 10 à 20 % plus chers d’ici fin 2024, avec des hausses plus marquées sur les modèles haut de gamme. Les analystes de Counterpoint Research prévoient que le prix moyen d’un smartphone passera de 400 $ en 2023 à 450-480 $ en 2024.
- Réduction des capacités : Les fabricants pourraient limiter les options de stockage (ex. : suppression du 128 Go en entrée de gamme) ou réduire la RAM (ex. : passage de 8 Go à 6 Go sur certains modèles). Apple a déjà testé cette approche avec l’iPad Air (2022), où le modèle de base était livré avec 64 Go de stockage au lieu de 128 Go.
- Allongement des délais de livraison : Les retards dans la production pourraient entraîner des listes d’attente plus longues pour les nouveaux modèles. Samsung a déjà annoncé en mai 2024 que les commandes pour le Galaxy S25 Ultra (prévu pour janvier 2025) pourraient être soumises à des délais supplémentaires.
- Changement des priorités d’achat : Certains consommateurs pourraient se tourner vers des appareils d’occasion ou des modèles reconditionnés pour économiser. Le marché de la revente (via Back Market, Gazelle ou Apple Certified Refurbished) pourrait connaître une croissance accélérée.
Pour les entreprises, cette crise pourrait aussi avoir des répercussions sur la compétitivité et l’innovation. Les fabricants devront choisir entre :
- Maintien des prix élevés pour préserver les marges, au risque de perdre des parts de marché.
- Réduction des coûts en supprimant des fonctionnalités, ce qui pourrait nuire à l’expérience utilisateur.
- Investissement dans des technologies alternatives (comme la mémoire MRAM ou les puces optiques), mais avec des délais de plusieurs années.
En conclusion, la crise des composants électroniques est un phénomène structurel qui devrait perdurer au moins jusqu’en 2026, avec des répercussions majeures sur les prix et l’innovation. Les consommateurs devront s’attendre à des choix plus limités et des budgets plus serrés, tandis que les fabricants devront naviguer entre pression sur les coûts et demande croissante. Comme l’a résumé Tim Cook : « Cette situation est un rappel que la technologie, aussi avancée soit-elle, dépend encore de chaînes d’approvisionnement fragiles. »
« Cette situation est un rappel que la technologie, aussi avancée soit-elle, dépend encore de chaînes d’approvisionnement fragiles. »
Tim Cook, PDG d’Apple, Wall Street Journal (15 mai 2024)
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