Le quotidien japonais Asahi Shimbun réinvente la mesure du succès à l’ère numérique
Tokyo, Japon – Face aux défis croissants de l’engagement des lecteurs et de la fidélisation des abonnés dans le paysage médiatique numérique, le quotidien japonais Asahi Shimbun a opéré une transformation profonde de sa stratégie de données et de ses indicateurs de performance. Loin de se contenter de compter les pages vues, le journal, fondé en 1879 et comptant aujourd’hui 3 800 employés dont près de la moitié sont des journalistes, a mis en place un système sophistiqué axé sur la satisfaction réelle des abonnés.
L’initiative, présentée lors du récent Asian Media Leaders Summit à Singapour par Horiuchi Takashi, directeur adjoint de l’Universal News Hub d’Asahi Shimbun, illustre une tendance croissante dans l’industrie de l’information : la nécessité de repenser la manière dont le succès journalistique est mesuré.
“La conversion n’est pas un but en soi… c’est un point de départ dans le parcours de l’abonné”, a souligné M. Horiuchi. Cette prise de conscience est née d’une période difficile où, malgré des taux de conversion d’abonnements satisfaisants, le journal constatait une perte continue de lecteurs, une situation qu’il a comparée à “verser de l’eau dans un seau percé”.
En 2016, Asahi Shimbun a lancé “Hotaru” (luciole en japonais), un outil interne d’analyse des données utilisateurs. Si “Hotaru” s’est avéré efficace pour mesurer le volume d’audience, il a rapidement soulevé des questions quant à la corrélation entre trafic élevé et qualité journalistique. Le simple comptage des clics sur les titres ne donnait pas d’indications sur la manière dont les articles étaient lus, ni sur la quantité d’informations réellement absorbées par les lecteurs.
Cette réflexion a conduit au développement de l’ “Asa-Digi Score” en 2022, un indice composite sur 100 points qui prend en compte des critères bien plus nuancés : taux de complétion des articles, nombre d’enregistrements, proportion de lecteurs de moins de 40 ans et nombre de pages vues par abonné payant. Ces données sont visualisées sous forme de graphiques accessibles à l’ensemble de la rédaction, favorisant une approche journalistique véritablement “data-informed”.
L’objectif est clair : encourager les journalistes à se concentrer sur la qualité et la pertinence de leur travail, plutôt que sur la simple recherche de clics. “Nos journalistes ne parlent plus de pages vues”, a affirmé M. Horiuchi. “Ils parlent de qualité.”
Pour compléter l’Asa-Digi Score, Asahi Shimbun a mené une enquête auprès de 10 000 abonnés payants afin de mieux comprendre leurs besoins et de les segmenter en différentes catégories : recherche d’informations, motivations émotionnelles ou besoins d’action. Ces informations sont ensuite utilisées pour personnaliser les 40 newsletters proposées par le journal, en veillant à ce que chaque abonné reçoive un contenu adapté à ses centres d’intérêt.
Les résultats sont encourageants. L’engagement des abonnés a augmenté de 18 % au cours de la dernière année, et le taux de désabonnement a diminué de 10 % au cours des deux dernières années.
Bien que le système soit déjà intégré à la pratique quotidienne de la rédaction, Asahi Shimbun reconnaît que le travail est loin d’être terminé. L’entreprise prévoit d’étendre l’Asa-Digi Score pour inclure également les non-abonnés et d’améliorer sa capacité à identifier les lecteurs de chaque article. L’ambition est de faire des données un langage commun pour l’ensemble de la rédaction, afin de favoriser une culture journalistique véritablement axée sur les besoins et la satisfaction du public.
Cette initiative intervient dans un contexte mondial de crise de la presse et de recherche de modèles économiques durables. Selon un rapport récent de l’UNESCO, le nombre de journalistes dans le monde a diminué de 13 % au cours de la dernière décennie, et la confiance du public dans les médias est en baisse dans de nombreux pays. Des approches innovantes comme celle d’Asahi Shimbun, qui placent le lecteur au centre de la stratégie éditoriale, pourraient jouer un rôle crucial dans la revitalisation de l’industrie de l’information.
