Théâtre: la trentaine de Gosselin et Jolly à Avignon

Théâtre: la trentaine de Gosselin et Jolly à Avignon

Ce sont les deux enfants prodigues du théâtre français. À seulement 36 ans, Thomas Jolly envahit la somptueuse Cour des Papes jusqu'au 15 juillet avec Thyeste et des histoires mortelles de vengeance entre frères et cannibalisme pris à Sénèque. Il avait déjà follement séduit le public avec sa célèbre épopée shakespearienne Henry VI, jouée en 18 heures (!) À la Fabrica en 2014.
À seulement 31 ans, Julien Gosselin est déjà un contrevenant chronique. Il revient à Avignon après avoir été acclamé à l'âge de 26 ans pour son adaptation des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, puis en 2016 avec 2066 de l'écrivain mexicain Robert Bolaño. Avec Players, Mao II et The Names, Julien Gosselin aborde cette année le romancier américain Don DeLillo et ses histoires de violence et de terrorisme des années 70, 80 et 90. Un incroyable voyage de … 10 heures!
Les coups de Jolly de Thomas
En confiant la cour d'honneur du Palais des Papes et l'ouverture du Festival au jeune Normand Thomas Jolly, Olivier Py a réussi. Après son Henry VI de 2014, les critiques lui font mille lauriers, le public adore et tout le monde accroche fièrement sur son revers l'épingle "Henry VI, les 18 heures, j'étais là". En 2016 avec sa compagnie La Picola Familia, il raconte très joliment les chroniques du Festival d'Avignon depuis sa création en 1947. Mais son Richard III (suite de la trilogie d'Henry) déçoit les espoirs qu'il avait, lui, désormais artiste associé à le théâtre national de Bretagne: foutraque, acteurs inaudibles, seul campait le roi tordu (dans tous les sens) faisait grand effet.

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Seneca's Thyeste, réalisé par Thomas Jolly. Jusqu'au 15 juillet à Avignon. Du 26 novembre au 1er décembre à La Villette à Paris. © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

Thomas Jolly allait-il rebondir avec Thyeste? Ce dernier a été banni du royaume, ayant trompé son frère Atreus séduisant sa femme et lui volant un bélier avec la toison d'or symbole du pouvoir. Atrée a soif de vengeance. Pour le piéger, il offre à son frère de partager le trône et le fait ensuite manger ses propres enfants, sans aucun doute, lors d'un banquet cannibale. «C'est la tragédie la plus désespérée, celle qui expose l'humanité à elle-même et voit l'aube […] La ​​véritable victime n'est pas Thyeste, ce sont les enfants: ceux sacrifiés par Atrée, mais au-delà, la génération qui devra vivre Cette attaque contre l'humanité […] et se développer dans ce chaos sans soleil ", explique Thomas Jolly.
Seneca's Thyeste, réalisé par Thomas Jolly. Jusqu'au 15 juillet à Avignon. Du 26 novembre au 1er décembre à La Villette à Paris. © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas
La cour d'honneur, avec le plus de gore du théâtre antique, pour cet amoureux du «grand geste», avait quelque chose à faire peur. Mais le garçon, très intelligent, était capable de mesurer les bonnes doses: scénographie parfaite, grands comédiens, belles trouvailles (le rap chez Seneca il devait y penser), etc., et lui-même, brillant interprète, mais surtout lui. Thomas Jolly n'est pas seulement l'acteur d'un texte, aussi illustre soit-il, Shakespeare ou ici Seneca (admirablement traduit par Florence Dupont), mais surtout acteur d'un corps, d'une intelligence, d'une pensée. À la maison, tout est mouvement et surtout immobilité. Il donne à voir et chaque minuscule intention est communiquée au spectateur. Grand artiste ici pour Thyeste, le premier roi à commettre "un crime contre l'humanité": Jolly joue à moitié Hamlet à moitié Richard III, faussement frêle, torturé et fou. Impressionnant.

"Thyeste" Sénèque, jusqu'au 15 juillet (sortie 11), les 27 et 28 septembre à Perpignan, du 16 au 19 octobre à Saint-Etienne, novembre à Angers et Nantes et du 26 novembre au 1er décembre à La Villette, à Paris.

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"Sexe, terrorisme et vidéo", la plongée noire de Gosselin
Association de trois livres distincts de l'impressionnant Don DeLillo, Joueurs, Mao II et Les Noms est un ensemble de peintures et de scènes filmées qui pourraient être surnommées "Sexe, terrorisme, capitalisme et vidéo". Samedi 7 juillet, l'épopée qui doit durer 8 heures s'étend enfin sur plus de … 10 heures! Les 800 spectateurs émergent de La Fabrica dans un état étrange, le corps épuisé. Un état presque hypnotique mêlant fatigue et excitation.
"Les joueurs, Mao II et Les Noms" de Don DeLillo, réalisé par Jérôme Gosselin, jusqu'au 13 juillet à Avignon, et du 17 au 22 décembre à Paris. © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas
Tout commence avec un film à couper le souffle, The Movie, sorte de série américaine B. Les protagonistes sont des courtiers agressifs, des machos, des loups de Wall Street qui fument une cigarette sur une cigarette, qui boivent de la vodka, de la bière, du whisky, qui vivent leur vie à toute vitesse. Les femmes sont sensuelles, fatales, au bord de la dépression nerveuse. La Compagnie du Nord de Julien Gosselin joue dans une énorme boîte placée sur la scène, faite de bois, de verre et de métal. Une caméra les filme en direct et les scènes sont projetées sur les écrans. Une salle de cinéma qui rappelle l'appareil choisi cette saison par Christiane Jatahy à Ithaque
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Devant nous, c'est un déluge d'images et de sons électroniques joués en direct. La première partie, bluffante, se déroule à un rythme effréné, haletante, où l'on sort de la cabine d'un avion avec la présentation des personnages à un New York nocturne et dérangeant. Les acteurs sont bluffants, délirants, radicaux à volonté. Il y a Martin Scorcese, Paris Texas par Wim Wender et même Sofia Coppola dans une belle scène de cinéma où un couple sort de la pièce pour faire l'amour sur la pelouse ensoleillée et sous la couverture d'une musique électro lente. .
"Les joueurs, Mao II et Les Noms" de Don DeLillo, réalisé par Jérôme Gosselin, jusqu'au 13 juillet à Avignon, et du 17 au 22 décembre à Paris. © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

Avec Mao II, on s'enfonce dans des contrées inconnues, avec un écrivain (brillant Frédéric Leidgens qui a la classe narrative de Jean-Louis Trintignant) qui s'est isolé du monde, mais ce terrorisme quitte son repaire. Les noms nous emmènent au cœur d'un voyage improbable autour de la langue et de l'alphabet entre Athènes, les Cyclades, Amman ou Jérusalem, avec des expatriés déprimés qui ont soif de fêtes et d'orgies. Trois thèmes émergent dans ce marathon poétique et sensuel: le terrorisme politique contre le capitalisme enragé et nihiliste, l'existentialisme et les affres de la mondialisation. On peut en avoir marre de voir trop de (bon) cinéma et pas assez d'action et de regretter une fin où l'attention tombe sur un long monologue et une séquence exagérée de corps possédés. Le théâtre de Gosselin est exigeant. Mais le directeur du Pas-de-Calais a le don de nous faire voyager dans un maelström d'émotions qui nous agitent encore plusieurs jours. Toutes les ténèbres de l'Amérique et la magie des mots de DeLillo sont parfaitement restaurées par le jeune prodige du Nord.

"Les joueurs, Mao II et les noms" de Don DeLillo, jusqu'au 13 juillet à Avignon, du 6 au 7 octobre à Valenciennes, du 14 au 20 octobre à Lille, du 17 au 22 décembre au Théâtre de l'Odéon Paris.

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"Les joueurs, Mao II et Les Noms" de Don DeLillo, réalisé par Jérôme Gosselin, jusqu'au 13 juillet à Avignon, et du 17 au 22 décembre à Paris. © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

Les rôles de (d) genre de François Chaignaud

Romances inciertos, un autre Orlando, chorégraphie de François Chaignaud. © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas Les amateurs de danse, dont certains sont habitués aux spectacles de pointe, parlent de François Chaignaud, âgé de seulement 35 ans, avec des sanglots dans la voix. Le garçon est stupéfiant et extrêmement talentueux. Dansez-vous? Oui et très bien, il connaît son classique jusqu'au bout des pointes qu'il porte parfois. Les pièces qu'il a créées avec la danseuse Caroline Bengolea sont le radicalisme le plus surréel, impossible à dire, car il faut le réduire et rien dans son travail ne permet cette opération. A Avignon, François le magnifique s'associe à l'artiste Nino Laisné, une grande figure remarquée dans toute la ville, pour "Romances inciertos, un autre Orlando", dont la première a eu lieu hier soir, au Cloître des Célestins. Bravos, rappels, le public a fait d'eux un triomphe. Le spectacle est étrange et sait séduire. Comme Chaignaud qui, pour ses romans arabo-andalous, devient un homme et une femme, Don Quichotte et Flamenca, dansant, les jambes étendues par de longues échasses (ahurissantes), le corps féminin féminin désarmé et vêtu de costumes plus somptueux que d'autres. Il danse et … il chante, le dos arqué jusqu'aux talons, ces fameuses et douces complaintes, jouées à la viole de gambe, au violon, au bandonéon et à la guitare baroque par un orchestre impeccable. Le cloître améliore encore la beauté et l'étrangeté. Parfois Chaignaud nous perd sur la route et, vite, nous rattrape, imbécile, dingo. Un genre sacré. Humain, dirons-nous.
9, 11, 12, 13, 14 juillet à 22 heures, Cloître des Célestins, puis en tournée en France.

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