"The Evaporated", le ballet des solitudes

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"The Evaporated", écrit et réalisé par Delphine Hecquet

Théâtre de l'orage, La Cartoucherie, Paris 12ème

Un homme rentre chez lui, visiblement épuisé. Il s'assied sur son canapé et sert un verre de whisky. La journée semble avoir été longue – le travail, pense-t-on, de le voir dans son costume bien repassé. Le téléphone sonne mais il ne répond pas. Puis il éclata en sanglots, des larmes qu'on devinait il y a longtemps. Quelques minutes plus tard, à nouveau saisi, un sac de voyage à la main, il quitte son appartement. Il ne reviendra jamais.

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Au Japon, ces volontaires disparus portent un nom: "johatsu", évaporé. Il y en a plus de 100 000 chaque année. Du jour au lendemain, ils se volatilisent, souvent à la suite d’un licenciement. Plutôt que de perdre la face, ils disparaissent.

Pour ceux qui restent, le deuil est d’autant plus pénible qu’il vit dans la honte et le silence. Parce qu'ils ont abandonné le jeu, ces disparus sont le déshonneur du pays. Pas question de les chercher, leur retour n'est pas souhaité par les autorités. Ils n'existent plus.

Réunion impossible

C'est à ce phénomène particulièrement complexe que l'actrice et réalisatrice Delphine Hecquet se confronte dans une pièce à la fois dure et délicate. Surtitré en japonais, il est interprété par sept acteurs de grande intensité.

Une grande baie vitrée découpe horizontalement la scène, symbole de l'impossible réunion entre ces exilés et leurs familles. Deux mondes serrés entre lesquels un journaliste français tente de faire le lien. Installé depuis quelques semaines à Tokyo, il réalise un documentaire sur ce phénomène, extrêmement difficile à concevoir pour un Occidental.

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Ses interviews, diffusées sur un écran, donnent la parole à une mère dont la fille a disparu il y a neuf ans. Elle admet qu'elle préférerait connaître la mort plutôt que de l'attendre. Il y a aussi cette fille dont le père est parti sans un mot et qui dit que s'il revenait un jour, elle ne voudrait pas être contactée.

Anonyme parmi les anonymes

Plongés dans la pénombre, les acteurs se débattent dans ces deux espaces, finalement aussi impersonnels les uns que les autres. D'une part, le monde des vivants, où les conventions sociales priment sur l'individu, anonyme parmi les anonymes. Comme le carrefour Shibuya de Tokyo, le plus grand du monde, des milliers de personnes se croisent chaque jour sans se regarder, sans se toucher, dans un ballet incessant de solitude.

En revanche, ceux qui sont partis, errant dans un monde souterrain, invisibles. Mort aux yeux de la société. "Sommes-nous encore en vie si personne ne nous cherche, ne nous aime pas?" Si le phénomène est japonais, cette question est universelle.

[theatricalToTranslate] critique théâtrale

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