révolution, temps sans temps

0
17

Gabriel AlbiacGabriel Albiac

Mis à jour le:

Publié en 1989 pour commémorer le deuxième centenaire de la révolution de 1789, le livre de Simon Schama «Citizens. Une chronique de la Révolution française ", parvient au lecteur espagnol avec trente ans de retard. C'est une peine. Nous aurions économisé de nombreux sujets alors, pas un non-sens et une perte de temps considérable. C'est un livre indispensable. Pas peut-être pour les spécialistes d'un événement qui a déplacé plus de bibliographie que tout autre dans l'histoire contemporaine. Essentiel, oui, pour quiconque cherche à se faire une idée objective de ces cinq années – entre 1789 et 1794- qui a décidé la destinée du monde au cours des deux prochains siècles. Ce n'est pas un livre pour les érudits. C’est, dans la littéralité de son titre, une «chronique». Et c'est sa plus grande vertu. Parce que la révolution qui ferme le dix-huitième siècle en France n'est pas savante. Pas seulement. 230 ans plus tard, nous sommes la Révolution française. Pour le meilleur comme pour le pire.

Les écoles d'interprétation se sont multipliées autour de cet événement crucial, d'une manière qui révèle à quel point on parle de cette période qui va de la convocation des états généraux à l'exécution de Robespierre, nous n'avons, avec la plus grande fréquence, rien d'autre que d'évoquer métonymiquement notre présent, nos passions, les désirs et les rejets dont nous sommes les enfants. Et, ce faisant, l’anachronisme colore nos analyses. Et cela les rend stériles.

Sans controverse

La première chose qu’un lecteur de Schama s’impose à lire avec trente ans de retard est la découverte d’un auteur qui s’est volontairement débarrassé de ces écoles d’interprétation de la Révolution française, qu’il connaît parfaitement et auquel il fait allusion, à la fois dans sa préface et son prologue et au cours de l'exposition elle-même. Sans jamais entrer pleinement dans la controverse avec eux. Les éviter de compter sans hypothèses idéologiques. En évitant, autant que possible, cette avalanche d’évaluations – qu’elles soient enthousiastes ou horrifiées – qui accompagnent une grande partie de ce qui était une bibliographie presque illimitée, dès l’année 1989 de son immense publication puis multipliée par les splendeurs du bicentenaire.

Indispensable pour quiconque cherche une idée objective de ces années qui ont décidé du destin du monde

Comte Et quelle histoire prodigieuse du quinquennat révolutionnaire! Aucun roman ne peut couvrir le vertige de son rythme. Celui-là Chateaubriand décrit son étonnement dans ses "Mémoires d'outre-tombe": "La Révolution m'a fait comprendre la possibilité de cette existence. Les moments de crise produisent une réduction de la vie des hommes. Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux génies, le choc du passé et de l'avenir, le mélange d'anciennes coutumes et de nouvelles coutumes forment une combinaison transitoire qui ne laisse aucun moment d'ennui. Passions et personnages libérés ils sont montrés avec une énergie qu'ils ne possèdent pas dans la ville bien régulée. La violation des lois, l'émancipation des devoirs, des usages et des commodités, les dangers même, ajoutent de l'intérêt à ce désordre. Le genre humain, en vacances, marche dans la rue, débarrassé de ses pédagogues, pour un moment revenu à l'état de nature et ne commence pas à ressentir le besoin de contrainte sociale plus que lorsque le joug des nouveaux tyrans nés de votre licence ».

Génocide moderne

Simon Schama dresse un portrait fidèle de cette "race humaine en vacances". Et pour sobre, fascinant. Dans ses «Citoyens», la galerie de portraits des protagonistes excessifs d'un temps excessif occupe toujours l'avant-scène. Déjà il s'agit des grands noms, déjà les plus perdus dans l'enchevêtrement de protagonistes de ces soixante mois de désordre absolu. Le lecteur est surpris de voir la jeunesse étonnante de tant de ses principaux protagonistes. Saint-Just, destructeur d’une monarchie millénaire à peine de 25 ans, est l’incarnation de cette accélération dans le temps. Mais les portraits de divers jeunes qui rêvaient de commencer l’Histoire à partir de zéro ont fasciné tous les commentateurs de la Révolution. Ainsi, Malraux en 1954: «Notre révolution est la période légendaire de notre histoire … Une période sans ancêtres, s'il existe de parents. Dans lequel tu ne vieillis pas. Quand Saint-Just voit Hoche pour la dernière fois, ils ont tous les deux vingt-six ans. Danton meurt à trente-cinq ans, Robespierre à trente-six ans. Une jeunesse de marbre mutilé veille sur ces quelques années qui ont vaincu le vieux fleuve Héraclite. Il n'y a pas de famille. Seul un destin fait avec la main de l'homme ».

Et il y a aussi un destin qui se termine dans la boucherie. En Vendée, que Schama analyse avec une objectivité inhabituelle: nous connaissons la sauvagerie d'un refoulement auquel peu d'historiens jugent le premier modèle de génocide moderne. Schama ne cache pas non plus la barbarie des insurgés eux-mêmes. Et tout se résout dans un horrible carnage au cours duquel personne ne fait de prisonniers, au cours duquel s'effacent les distinctions entre population militaire et population civile. Dans laquelle la haine qui définira le futur concept de guerre en fixe tous les fondements … Et, enfin, dans la cataracte de la mort de la Terreur.

Ça vaut la peine de lire Schama. Bien que ce soit trente ans en retard.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.