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Quels sont les ingrédients d’un « bon » James Bond ?

Le dernier James Bond vient de sortir aujourd’hui mercredi 6 octobre dans les cinémas. À cette occasion, Lire Magazine littéraire fait une analyse des romans de Ian Fleming et dévoile les clefs qui en ont fait le succès.

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Un créneau littéraire à trouver

Les éditeurs français n’ont jamais su très bien sur quel pied danser avec James Bond. Marcel Duhamel, fondateur de la collection Série noire chez Gallimard, reconnaissait qu’il avait manqué le coche : il avait bien fait traduire pour sa collection Les diamants sont éternels en 1957 et, un an plus tard, Moonraker, mais, devant le peu d’intérêt suscité par la publication de ces deux ouvrages, il n’était pas allé plus loin. Il faut dire que, pour respecter les codes de la Série noire, on avait jugé bon de les rebaptiser en français Chauds les glaçons ! et Entourloupe dans l’azimut… Ce faisant, on les avait tout bonnement noyés dans la masse.

Portrait de Ian Fleming au début des années 1970, le «père» de James Bond. © CENTRAL PRESS / AFP

Même erreur en 1960, avec les éditions des Presses Internationales, qui se vantaient de proposer, des romans inédits intégraux, mais qui, non contentes de prendre des libertés avec les titres originaux – Le doigt d’or devint ainsi Opération Chloroforme –, ne se privaient pas de revoir et corriger la prose de Fleming. D’ailleurs, si Casino Royale était devenu Espions faites vos jeux, c’est tout simplement parce que, dans cette première aventure de Bond, Royale-les-Eaux, ville fictive, mais inspirée de plusieurs villes de Normandie (dont Deauville), avait été remplacée dans la traduction par Nice… !

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Cure de jouvence

Il fallut le succès du film Dr Non en 1962 pour que les romans de Fleming trouvent un éditeur qui leur offre une publication régulière : ce fut la Collection blanche de chez Plon, qu’on trouve encore chez les bouquinistes, avec sur chaque couverture le buste de Sean Connery, bras en travers de la poitrine et pistolet au poing.

Dans les décennies qui se sont succédé depuis, différents éditeurs ont voulu reprendre le flambeau, mais, exception faite des deux volumes de la collection « Bouquins » préfacés par Francis Lacassin et qui regroupent en 2 000 pages toutes les missions de Bond, le flambeau s’est toujours très vite éteint.

Quand, en 2006, est sorti Casino Royale avec Daniel Craig, les éditions Bragelonne ont proposé une traduction nouvelle et absolument fidèle du roman original, en promettant la même cure de jouvence pour toutes les aventures de Bond. La cure a été interrompue au bout de trois volumes.

Littérature de gare, ou littérature tout court ?

Ces hésitations éditoriales ne sont pas propres au marché français : au Royaume-Uni, la politique consiste désormais à ne rééditer que certains titres de la série. Derrière tout cela, une seule question, au fond : les « Bond » de Fleming se sont vendus à des millions d’exemplaires à travers le monde, mais c’était surtout dans le sillage des films ; ont-ils une valeur littéraire qui leur permette de continuer à exister éternellement par eux-mêmes, qui fasse d’eux des classiques ?

Littérature de gare, ou littérature en somme ? Umberto Eco avait posé la question dès 1963 dans l’article qu’il avait écrit pour un ouvrage collectif coordonné par lui-même et Oreste Del Buono et intitulé L’affaire Bond. L’ouvrage dans son ensemble n’a jamais fait l’objet d’une édition française, mais l’article d’Eco est inclus dans son recueil De Superman au surhomme (Grasset). Bond y côtoie diverses figures mythiques telles que les Trois Mousquetaires, mais Eco démontre aisément que toutes ses aventures peuvent se réduire à des structures narratives qui les apparentent plus à des productions industrielles qu’à de véritables créations littéraires.

Neuf ingrédients indispensables

Chaque roman, donc, se présente comme une « partie » qui se joue en neuf coups :

UN M. ” [le patron des services secrets] joue et confie une mission à Bond.

B. Le Méchant joue et apparaît à Bond (éventuellement sous une forme substitutive).

C. Bond joue et inflige un premier échec au Méchant – ou bien le Méchant inflige un échec à Bond.

D. La Femme joue et se présente à Bond.

E. Bond souffle la Femme ; il la possède ou entreprend la possession.

F. Le Méchant prend Bond (avec ou sans la Femme, ou en des moments divers).

G. Le Méchant torture Bond (avec ou sans la Femme).

H. Bond bat le Méchant (il le tue ou tue son substitut ou assiste à sa mort).

I. Bond convalescent s’entretient avec la Femme, qu’il perdra par la suite.

photo daniel craig et ana de armas dans « mourir peut attendre».  ©  universal pictures international france

Daniel Craig et Ana de Armas dans « Mourir peut attendre». © Universal Pictures International France

Malgré ses allures de machine infernale, ce schéma – respecté à la lettre, ou presque, dans Casino Royale, Le doigt d’or ou Au service secret de Sa Majesté – ne doit cependant pas nous faire oublier la double nature des romans de Fleming.

Bond, racontait-il, était né dans son imagination en janvier 1952, à la Jamaïque, comme un moyen d’échapper aux chaînes de son mariage – mariage tardif, puisqu’il avait déjà quarante-trois ans – qui allait être célébré deux mois plus tard. Fleming était, il est vrai, un homme à femmes patenté – sa scolarité au prestigieux collège d’Eton avait même été légèrement écourtée parce que le surveillant d’internat avait jugé qu’il passait beaucoup trop de temps à séduire les jeunes filles.

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Des histoires inspirées d’expériences vécues

Mais certains témoignages dignes de foi indiquent que lui trottait depuis longtemps dans la tête l’idée d’écrire des fictions directement inspirées des expériences qu’il avait vécues, du fait de sa maîtrise du français, de l’allemand et du russe, en tant que journaliste-grand reporter et, pendant la guerre, en tant qu’officier dans les services du contre-espionnage britannique.

Fleming lui-même était parfaitement conscient du cocktail qui servait de base à chacun de ses romans : Mes histoires sont des histoires fantastiques, quoiqu’elles s’inspirent souvent de faits authentiques. Ces fantasmes, toujours condamnés à se répéter (selon le schéma repéré par Eco) puisqu’ils ne sont jamais totalement détachés de la réalité, ne retiendraient guère l’attention s’ils étaient seulement ceux de l’individu Ian Fleming, mais ce sont aussi ceux du Royaume-Uni d’après-guerre, avec ses inévitables contradictions.

Fleming et son personnage, entre amour et haine

L’Angleterre était assurément l’un des vainqueurs de la guerre, mais il était clair qu’elle n’occuperait plus dans le monde la position qui avait été la sienne jusque-là. Au début des années 1950, les sujets de Sa Majesté étaient encore soumis aux tickets de rationnement quand ils devaient s’approvisionner et le caviar, le champagne et les cigarettes qui semblent être le lot commun de Bond tenaient bien plus du rêve que d’autre chose. D’où des rapports d’amour et de haine entre Fleming et son personnage.

À commencer par le nom James Bond, emprunté à l’auteur d’un traité d’ornithologie, mais avant tout choisi pour sa banalité. Le véritable frère jumeau de Fleming dans ses romans n’est d’ailleurs pas Bond, mais son ennemi juré Ernst Stavro Blofeld (puisque Fleming l’a fait naître, comme lui, le 28 mai 1908). Fleming a même voulu tuer son héros comme Conan Doyle avait voulu tuer Sherlock Holmes : à la fin de Bons Baisers de Russie, Bond, empoisonné par l’aiguille jaillie d’une des chaussures de l’ignoble Rosa Klebb, est littéralement en train de mourir, et l’on ne sait à la suite de quel miracle il peut reprendre du service avec une jambe parfaitement cicatrisée au début de Dr Non.

Sauver quelque chose de l’ancien monde

Poussés à l’extrême, les fantasmes de grandeur passée pourraient être suicidaires, mais Fleming, comme – toutes proportions gardées – le Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe, est un conservateur assez lucide pour comprendre que l’ancien monde, quel que soit l’attachement qu’il lui porte, est condamné à disparaître et qu’il convient de voir plus loin si l’on veut sauver ce qui peut encore être sauvé.

Ce sens de l’histoire, de l’ironie de l’histoire, est présent dans ce qui lance l’intrigue de Casino Royale, premier roman de la saga bondienne : le méchant Le Chiffre que Bond doit vaincre au baccara cherche à se refaire parce qu’il avait placé tout l’argent qu’il gérait pour les Rouges dans les maisons closes françaises, sans prévoir que la loi Marthe Richard allait, du jour au lendemain, faire disparaître en même temps ces établissements et sa fortune.

Une saga visionnaire ?

Au début de Dr Non, publié en 1958, un personnage annonce clairement que la Jamaïque ne restera pas éternellement la propriété du Royaume-Uni. De fait, elle obtint son indépendance quatre ans plus tard. L’attaque des réserves de Fort Knox organisée par Goldfinger dans le roman, publié en 1959, auquel ce méchant donne son nom, peut être vue comme une prémonition de la fin de l’étalon-or douze ans plus tard. « M. », au début d’Opération Tonnerre, sermonne Bond sur son régime alimentaire en lui tenant des discours qui pourraient être ceux d’un militant bio de 2020.

Et si Bond est sans nul doute un machiste dans l’âme, il flotte parfois dans les romans des parfums de #MeToo avant l’heure. Quand Bond suggère à Kissy, héroïne d’On ne vit que deux fois, qu’elle pourrait refaire du cinéma, celle-ci se cabre : Jamais de la vie. J’ai détesté cela – tous ces types dégoûtants d’Hollywood qui pensaient que, simplement parce que j’étais japonaise, j’étais pour ainsi dire un animal et que mon corps était à la disposition de tout un chacun.

On pourrait aussi citer la totalité de L’espion qui m’aimait, rebaptisé en français Motel 007, écrit par Ian Fleming avec la collaboration de Vivienne Michel : cette collaboratrice parfaitement imaginaire n’est autre que l’héroïne qui raconte à la première personne comment Bond (qui n’apparaît qu’à l’acte III) est venu la tirer des griffes de deux malfrats.

Fleming est-il un grand écrivain ? C’était en tout cas un journaliste visionnaire : chaque fois, l’abondante documentation qu’il réunissait avant d’écrire un roman lui servait à rendre compte de l’actualité de demain. Et si les films risquent d’éclipser sa création originale, il y a là bien plus une résurrection qu’une disparition. Jean Renoir expliquait que, s’il ne reste plus beaucoup de gens pour lire l’Odyssée dans le texte, tout le monde sait qui est Ulysse et que c’est cela qui importe vraiment.

Cet article a initialement été publié en février 2020 dans Lire Magazine littéraire. Le hors-série complet est à retrouver sur la boutique de Lire Magazine littéraire .

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