Pluton est-elle une planète oui ou non ?

Atlantico: Une étude publiée par la revue Icarus revient sur plus de deux siècles de controverses et de débats sur Pluton et toute la zone grise qui existe entre les planètes et les astéroïdes. Qu'est-ce qui justifie l'existence d'un tel débat sur la nature planétaire de Pluto?
Olivier Sanguy: Les 2 siècles de débat ne concernent pas directement Pluton puisque ce monde a été découvert en 1930. Par contre, il faut remonter un peu plus de 2 siècles pour mieux comprendre ce qu'il rend. En 1801, l'astronome italien Giuseppe Piazzi découvre Cérès qui tourne autour du Soleil entre Mars et Jupiter. Cet objet, dont les télescopes de l’époque ne pouvaient montrer aucun détail, est alors considéré comme une nouvelle planète. Il en sera de même pour Pallas, Juno et Vesta, vidés respectivement en 1802, 1803 et 1807. Mais à partir du milieu du XIXe siècle, les astronomes, grâce à l'évolution des instruments et des méthodes d'observation, multiplient les découvertes d'objets similaires, surtout ceux entre Mars et Jupiter. On se rend compte alors qu'il existe entre ces deux planètes une ceinture d'astéroïdes. Cérès, Pallas, Junon et Vesta perdent soudainement leur statut de planètes et deviennent des astéroïdes. Beaucoup plus tard, en 1930, un astronome américain de 24 ans, Clyde Tombaugh, a trouvé Pluton en examinant des plaques photographiques. Ce monde est rapidement considéré comme la neuvième planète du système solaire. Encore une fois, les instruments de l’époque ne caractérisent pas vraiment cette planète. Sa taille exacte fait même débat. En général, sa taille était surestimée, pensant qu’elle était au moins aussi grande que Mercure (4 879 km). Sa lune, Charon, se trouve en 1978. Le fait que Pluton ait une lune confirme son statut de planète, mais c'est aussi le début d'un changement dans la façon de voir cette neuvième planète. En effet, avec Charon, les scientifiques peuvent déterminer les masses respectives de la planète et de son satellite naturel, ce qui se traduit par une estimation beaucoup plus fiable de sa taille, qui est plus petite que celle théorisée. On sait aujourd'hui que Pluton a un diamètre de 2 372 km alors que sa lune Charon fait 1 212 km. Qu'une lune soit aussi grande en proportion de sa planète est un cas unique. De plus, le centre de gravité entre Pluton et Charon est en dehors de Pluton! Pour le ciel Terre-Lune, ce barycenter se situe à environ 1 700 km sous la surface de la Terre.
Au début du 21ème siècle, Pluton subira le même sort que Cérès. Les performances accrues des télescopes permettent de détecter de plus en plus d’objets dans la ceinture de Kuiper. C'est une ceinture d'astéroïdes et de noyaux de comètes situés au-delà de l'orbite de Neptune. Surtout, il existe des objets de taille similaire à Pluton comme Eris (diamètre 2,326 km). En août 2006, l’Union astronomique internationale (UIA), organisation non gouvernementale regroupant des astronomes, décide qu’un objet doit répondre à 3 critères pour obtenir le statut de planète. Tout d'abord, il doit faire le tour du soleil et non pas autour d'une autre planète. Deuxièmement, l'objet doit être en équilibre hydrostatique (selon l'AIU: "posséder une masse suffisante pour que sa gravité l'emporte sur les forces de cohésion du corps solide et le maintenir en équilibre hydrostatique"), ce qui donne une forme globalement sphérique . Troisièmement, l’objet doit avoir nettoyé son orbite ou du moins être dominant sur son parcours autour du Soleil. Les 2 premiers critères ne posent pas autant de problèmes. Les astéroïdes, par exemple, traversent le Soleil mais ont une forme irrégulière et ne répondent donc pas au deuxième critère. Pluto et Ceres, en revanche, réussissent le test des 2 premiers critères mais échouent pour le troisième. L'AUI établit donc la classification des planètes naines pour ce type d'objet. Le débat se concentre sur le troisième critère. Certains soutiennent que la Terre n’a pas dominé son orbite à cause de l’existence de nombreux astéroïdes proches de la Terre, c’est-à-dire des objets dont l’orbite approche ou même chevauche celle de notre planète. La Terre serait une planète naine comme Pluton … ou bien Pluton est une planète à part entière!
Nous savons que Pluton est la seule "planète" découverte par un scientifique américain. Cette question scientifique pourrait-elle être si politique?
Pour certains probablement. Mais plutôt en dehors de la sphère scientifique! Je ne peux évidemment pas dire qu'un astronome américain qui défend le statut de planète à part entière pour Pluton n'a pas une seconde pensée, sinon politique, du moins fière du fait que c'est un compatriote qui a accompli cette découverte. Mais d'un autre côté, croire qu'un astronome américain qui défend cette position le fait nécessairement par chauvinisme ou par calcul politique est totalement excessif. Pour l'instant, Pluto est officiellement considérée comme une planète naine et la résolution de 2006 de l'AIU a été mise aux voix. La règle de la majorité s’adresse donc à 237 contre 157. Toutefois, comme c’est souvent le cas, les quelque 10 000 membres de l’AIU ne sont pas présents au vote. C'est aussi un argument avancé par le "pro-Pluto". Je constate que le débat est loin d’être dénué d’intérêt scientifique car le troisième critère, celui du «nettoyage de l’orbite» (je simplifie), reste au mieux vague. De quelle proportion, entre la masse de la planète et le total des objets proches de son orbite, doit-on considérer que le monde conserve son statut de planète? Si un chiffre ou une plage étaient définis, nous trouverions un critère beaucoup plus précis. D'autres astronomes soutiennent que l'on devrait se baser sur la probabilité que la planète entre en collision avec des objets plus petits. Une meilleure connaissance de la diversité des corps du système solaire, à travers des observations avec des télescopes ou des missions d’exploration, permettra de mieux comprendre ce troisième critère à l’avenir.

Nous osons vous poser la question une fois pour toutes: Pluton est-il une planète selon vous?
Pardonnez-moi, mais j'oserai être partagé… Le problème est que, née en 1966, Pluton est pour moi une planète à part entière depuis 40 ans! De plus, je suis un astronome amateur, donc ce statut a une signification culturelle et scientifique pour moi. Enfin, l’histoire de la découverte de Pluto comporte une belle leçon. Celui qui l'a découvert, Clyde Tombaugh (1906-1997), n'était pas un grand enseignant travaillant dans un observatoire institutionnel. Né en 1906, il était le fils d’un agriculteur. Son ambition pour l'université a été stoppée par les tempêtes de grêle qui ont détruit ses parents. récoltes au Kansas, les privant du revenu scolaire nécessaire. Il a pratiqué l'astronomie en tant qu'amateur et a envoyé ses croquis de Mars et Jupiter à l'observatoire Lowell de Flagstaff, en Arizona. Cet observatoire a été fondé par le riche américain Percival Lowell (1855-1916) et a fonctionné grâce à l'argent qu'il a quitté après sa mort. Lowell est surtout connu pour les canaux de Mars qu'il pensait avoir vus dans son télescope (l'un des plus puissants de l'époque). Nous savons aujourd'hui que c'était une illusion. Mais il cherchait aussi une autre planète au-delà de Neptune et, après sa mort, l’observatoire a poursuivi cette quête. Clyde Tombaugh était responsable de ce travail pénible, comparant des milliers de plaques photographiques du ciel pour repérer une étoile qui bougerait par rapport aux autres. Cette étoile n'était pas une et pourrait être une comète, un astéroïde ou la mystérieuse planète lointaine! Donc, Pluto a été trouvé par un passionné d'astronomie engagé dans un observatoire créé par un autre passionné! Pluto rend hommage à Percival Lowell car les deux premières lettres sont ses initiales. Clyde Tombaugh a ensuite obtenu une maîtrise en astronomie de l'Université du Kansas en 1938 et une petite partie de ses cendres a survolé Pluton à bord du vaisseau spatial New Horizons de la NASA le 14 juillet 2015. Ce destin extraordinaire, je veux qu'il soit lié à une planète ! Mais de telles considérations n'ont pas leur place dans la science. Et je comprends très bien les arguments qui sous-tendent la classification des planètes naines. Ce débat autour de Pluton pose également la question de la motivation de certains budgets de recherche soumis au vote des politiciens. Le planétologue américain Alan Stern, directeur scientifique de New Horizons, a ainsi souligné qu'il n'est pas certain que les fonds nécessaires à cette mission de la NASA auraient été votés si Pluton n'avait été qu'une planète naine … rappelle que New Horizons s'est envolé Janvier 2006, quelques mois avant la résolution de l’AIU.

Leave a comment

Send a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.