"Nous ne savons pas ce que nous gagnerons": le désarroi de Deliveroo

Dénonçant les tarifs à la baisse, une quarantaine de fournisseurs de la plateforme de livraison de repas se sont réunis vendredi à Paris. Rêver de commencer un mouvement de magnitude.
LE MONDE
| 13.10.2018 à 06:25
• Mis à jour
13.10.2018 à 11h27
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Par Aline Leclerc

A l'heure annoncée sur les réseaux sociaux, certains cyclistes font le tour de la Place de la République, à Paris, tee-shirt turquoise et énorme sac à dos cubique. Inquiets, ils semblent hésiter à s'arrêter.
Combien seront le vendredi 12 octobre pour oser manifester contre Deliveroo, la plate-forme numérique pour laquelle ils livrent des repas? Le déploiement d'une bannière accusant la société d'être le "champion du monde de la précarité" semble leur donner du courage. Et tout à coup, dans quelques minutes, ils sont finalement quarante rassemblés sur la place. Ils ne se connaissent pas mais se saluent fraternellement, soulagés de ne plus être seuls dans la galère.
Chez Deliveroo, vous ne rencontrez pas de collègues à la machine à café. Ces livreurs sont tous indépendants, indépendants et liés à la plate-forme numérique par un contrat de service. Deliveroo leur envoie des courses à jouer – jouant le rôle d'intermédiaire entre restaurants, livreurs et consommateurs – via une application sur leur smartphone.

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Au début timide, les premières questions relâchent les langues. "Les distances que nous devons parcourir ont explosé! Dit Hadrien, étudiant en commerce du livre âgé de 25 ans et" partenaire de livraison "de Deliveroo pendant 18 mois. Quand il a commencé, il faisait tous ses achats dans un petit l'est de Paris. "Mais maintenant, on peut aller à Montreuil [Seine-Saint-Denis] ! Pour Hugo (à la demande des livreurs, la plupart des prénoms ont été changés), 22 ans, à temps plein, le compte est simple: "Je pourrais effectuer une livraison en quinze minutes, payée 5,75 euros. Maintenant, certains me prennent trente minutes , pour le même prix. "
Pertes substantielles
Le même prix? Pas assez. Parce que Deliveroo vient, encore une fois, de modifier son système tarifaire. Cependant, selon les manifestants, chaque changement est un déclin. Ainsi, lorsque Jean, étudiant en géographie, a commencé il y a deux ans, il recevait un montant forfaitaire de 7,50 euros par heure, plus 2 euros par course. "Après un an, nous avons dû changer" pour un montant forfaitaire de 5,75 euros par course. En juin, nouvelle formule: le livreur reçoit désormais 3 euros par commande plus un montant variable, avec un prix plancher de 5,30 euros. Un montant minimum abaissé à 4,80 euros en septembre.

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"Ils nous ont offert des offres pour accepter de passer au nouveau tarif, mais comme il continue de chuter, il s'emballe Ali, 20 ans, une livraison à temps plein. La partie variable est opaque, nous ne savons pas ce que nous allons gagner!"
Chez Deliveroo, nous refusons toute baisse de prix. Le tarif variable serait au contraire "une réponse à la demande du livreur" de réévaluer les courses longues grâce à un algorithme prenant en compte les distances, les dénivellations et le temps d’attente de la commande.
La plupart des livreurs mobilisés prétendent toutefois subir des pertes substantielles, de l'ordre de 200 à 300 euros par mois à temps plein. D'autant que les primes "pluvieuses" ou "froides" auraient été raréfiées.
"Vous n'avez pas le droit de faire des erreurs"
En tant que microentrepreneurs (anciennement autoentrepreneurs), ils ne disposent pas, se souviennent-ils, de congés payés, de congés de maladie ou de chômage. When Take Eat Easy, la société concurrente pour laquelle elle livrait, a fermé Noah, 30 ans, appris par simple SMS deux heures avant le travail. Il ne récupérera jamais les 1500 euros que la plate-forme lui devait.

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Quand Ali a eu un accident de service en 2017, il a payé seul les frais d'hôpital et de réparation de son scooter et n'a rien gagné pendant deux mois. Dans le même temps, il a "perdu ses bonnes statistiques", et donc son privilège de s'inscrire pour les meilleurs créneaux horaires de diffusion. Ce droit, précieux pour le chiffre d’affaires, n’est attribué qu'à ceux qui n'annulent jamais à la dernière minute et travaillent chaque vendredi, samedi et dimanche soir. "Si vous êtes malade ou avez volé votre smartphone, vous êtes foutu! Jean s'emporte:" C'est là, la précarité, vous n'avez pas le droit à l'erreur! "

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Une insécurité qui les affaiblit, tous se sentant à la merci de nouveaux changements décidés unilatéralement par la plateforme. Saisi par l'inspection du travail qui voit une relation de subordination, le procureur de Paris a récemment ouvert une enquête préliminaire contre Deliveroo pour travail dissimulé, a révélé Mediapart. Jusqu'à présent, aucun jugement en France n'a permis la requalification de livreurs en "employés". Ce n'est pas ce qu'ils veulent, la plupart sont très attachés à leur "liberté" et à leur "flexibilité". "Ce que nous voulons, c'est des garanties que les tarifs ne baisseront pas davantage."
"Ils utilisent la misère sociale"
En fin d’après-midi, les livreurs se sont rendus au siège de la société, mais la porte était fermée. "Nous parlons constamment à nos livreurs", a déclaré un porte-parole de Deliveroo. Ils n'ont pas prévenu mais s'ils nous contactent, nous vous répondrons. Une quarantaine de livreurs parisiens ne sont pas vraiment impressionnés. "Nous travaillons avec 10 000 livreurs en France et la semaine dernière, 4 000 personnes ont postulé, dit-il serein. C'est une minorité."
Le rapport de force dont rêvent les livreurs est donc loin d’exister. "Tout le monde gémit mais certains trouvent que l'ennemi est beaucoup trop gros pour eux", se lamente Jean-Daniel Zamor, président du Collectif des livreurs autonomes de Paris, à l'initiative du rassemblement.
Tentative de cadrer les droits
"Les plates-formes utilisent tout ce qu'elles peuvent car elles perçoivent l'inertie du collectif et des pouvoirs publics", déclare Laëtitia Dablanc, directrice de recherche à l'Institut français des sciences et de la technologie des transports, de la planification et des réseaux de l'Université Paris-Est, qui a dirigé enquêtes sur la livraison, dont la prochaine sera présentée mardi. Modeste tentative du législateur de réglementer les droits de ces indépendants en rapport avec les plateformes numériques, la modification de la loi Penicaud 2 proposée par le député (La République en mouvement) Val-d'Oise Aurélien Taché a été rétablie en septembre par le Conseil constitutionnel, pour des questions de forme.

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"Toutes les grandes villes européennes confrontées aux mêmes plates-formes, nous pouvons espérer travailler ensemble sur ces questions", a déclaré Laetita Dablanc. Une réflexion au sein de la Commission européenne a également eu lieu. Une délégation de livreurs parisiens était au Royaume-Uni au début de l'année. Octobre et les prochaines rentrées. Les personnes réunies vendredi veulent croire en un frisson de mouvement collectif, en lien avec ceux de Londres ou de Glasgow (Ecosse). "Si nous convainquons chacun à deux, nous sommes cent la prochaine fois! Dit un livreur à la fin du rassemblement. Beaucoup sont partis en connectant leur smartphone. La précieuse niche de vendredi soir commencerait.

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